TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

La politique énergétique de la France est un choix crucial

GreenpeaceCe choix impacte, de l’avis de toutes les parties prenantes – qu’elles soient politiques, industrielles ou citoyennes – le pays pour plusieurs décennies. Aujourd’hui, à l’heure où le président de la République élu, François Hollande, a promis d’enclencher la transition énergétique du pays, et qu’un “débat national sur la transition énergétique” est organisé, une question se pose : mais qui décide de la trajectoire énergétique du pays ? Les citoyens ? On en doute. Les responsables politiques ? Pas sûr... Examinons de plus près les influenceurs de la politique énergétique française. Penchons nous sur leurs intérêts TRÈS précis. 

 

 

 

 

 

LES INDUSTRIELS DU NUCLEAIRE


LEURS ARGUMENTS

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Agiter des peurs

Péril sur les emplois

Henri Proglio, PDG d'EDF, a déclaré, le 9 novembre 2011, dans un entretien au Parisien-Aujourd'hui en France, que sortir du nucléaire signifierait "mettre un million d'emplois en péril".

Selon l’UNIDEN (Union des industries utilisatrices d'énergie) en 2011 : une sortie du nucléaire entraînerait à court terme la perte de 2 millions d’emplois.

L'étude repose sur un décompte du nombre d'emplois directs dans le secteur, auxquels est ajouté un calcul approximatif du nombre d’emplois indirects et induits. L'étude suggère qu'à terme, l'intégralité des emplois de ces entreprises disparaitrait.

Des chiffres très inquiétants ? Ils sont surtout approximatifs.

Difficile, en effet, de vérifier l'authenticité de tous ces chiffres qui diffèrent d'une source à l'autre... L’audit des emplois du nucléaire en France n’a pas fait l’objet d’une étude précise ou spécifique.

Pour d’autres observateurs par exemple, le nombre d’emplois dans le nucléaire est nettement inférieur. PWC, Greenpeace et le CNRS-CIRED ont ainsi mené des études qui tendent à relativiser le nombre d’emplois directs dans le nucléaire et la destruction réelle d’emplois à considérer.

Par exemple, les emplois directs du nucléaire représentent entre 55 000 et 120 000 emplois selon les estimations de Greenpeace et de PWC. EDF de son côté communique sur le chiffre de 150 000 emplois directs dans le nucléaire, ce qui représente une hypothèse haute.

Les emplois indirects ne vont pas se volatiliser !

Autre élément surprenant : EDF estime que les quelques 250 000 emplois indirects et induits disparaîtraient et que 500 000 emplois des entreprises (grandes consommatrices d’électricité) seraient détruits ou délocalisés (l’UNIDEN, monte ce chiffre à 2 millions d’emplois !). Disons-le, même si cela parait évident : les emplois indirects et induits, pour une grande partie, ne dépendent pas du mode de production. Le boulanger vend du pain aux employés du nucléaire comme à ceux du solaire ; et parmi les 19 métiers de l’industrie éolienne, plus de la moitié sont communs entre l’éolien et le nucléaire (source annuaire du SER).

Enfin, Henri Proglio suggère que 100 000 emplois ne seraient pas créés dans la filière nucléaire dans les prochaines années si la France décidait de fermer des réacteurs. Pourtant, depuis la fin des années 90, les ventes et constructions de réacteurs sont devenues très rares en France et dans le monde. Greenpeace et l’association négaWatt ont évalué en revanche que 100 à 150 000 emplois directs pouvaient être créés (net) d’ici 2020 dans la production d’énergie par le développement des renouvelables, en plus des quelques 100 000 existants.

Ma facture d’électricité va exploser

Petite revue de presse qui fait peur :
Sortie du nucléaire : le patron du CEA évoque un coût astronomique (Le Parisien-Aujourd'hui en France) 
Le PDG d'EDF, Henri Proglio, a estimé qu'une sortie du nucléaire en France entraînerait un doublement des prix de l'électricité (20 Minutes)

Ajoutons à ces déclarations choc dans les médias, l'affirmation partagée par tous les promoteurs de l'énergie nucléaire : "Le nucléaire ne coûte pas cher..."

Mais la réalité, c’est que la facture d’électricité des Français va malheureusement encore augmenter, quoi qu’il arrive : que l’on maintienne la part importante du nucléaire en France ou que l’on s’oriente massivement vers la transition énergétique.

Car d’importants investissements vont devoir être effectués et il faudra choisir entre : financer la prolongation de durée de vie des centrales nucléaires vieillissantes, financer les prolongements du chantier de l’EPR, financer la gestion de déchets nucléaires millénaires... ou un investissement massif dans les renouvelables ET les économies d’énergie.

Énergies renouvelables et énergie nucléaire sont en effet incompatibles : elles nécessitent des systèmes électriques différents, une gouvernance différente, un modèle économique différent. Il faut donc choisir : un euro dépensé ne pourra l’être sur les deux options à la fois.

Sauf que, pour une facture d’un même montant, vous pouvez soit continuer à vivre avec le risque d’un accident nucléaire et un volume croissant de déchets radioactifs, soit choisir un futur plus sûr et plus respectueux de l’environnement.

Sur www.mafacturedufutur.com, vous pouvez comparer et choisir entre deux factures annuelles moyennes estimées en 2017 : celle du maintien du nucléaire ou celle du scénario de transition énergétique de Greenpeace.

Menace sur le blackout et l'indépendance de la France

Les arguments présentés ici par l'industrie sont de deux ordres : l'un pour justifier le tout nucléaire, garant de la fameuse "indépendance énergétique du pays". Le second est le risque de "blackout" si l'on passe aux énergies renouvelables...

Reprenons, dans l'ordre. L'indépendance énergétique de la France est devenue, depuis les années 70 un Graal politique et économique. Mais les chiffres sont loin, très loin de cette idée d'une énergie 100% made in France.  Aujourd’hui, la France importe 98% de son pétrole, principalement pour les transports. Le nucléaire est le résultat de l’importation de 100% d’uranium, combustible de base des centrales, depuis des pays comme le Niger ou le Kazakhstan.

En février 2012, la France, pourtant au tout nucléaire, a frôlé le blackout. La consommation d'électricité a franchi un nouveau pic historique avec 102 100 mégawatts (MW) constatés par la filiale d'EDF chargée du transport d'électricité, RTE. Des performances qui augmentent d'année en année : depuis février 2005, pas moins de dix records ont été battus. La France est devenue le pays le plus thermosensible d'Europe. Et de loin. Chaque fois que la température baisse d'un degré Celsius, la consommation électrique hexagonale augmente de 2 300 MW.

Dans un véritable plan de transition énergétique, les projections sont très différentes : la transition énergétique c’est, à terme, 96% de l’électricité consommée qui est produite en France, sans importation de ressources primaires (uranium, gaz, pétrole, charbon).

La transition énergétique, c’est la baisse du pic de consommation, par l’isolation thermique des logements et le retrait des "grille-pains", ces chauffages électriques inefficaces qui viennent plomber la facture des consommateurs et le réseau électrique. C’est donc moins de besoins d’importer l’hiver, un réseau en France plus simple à gérer et moins coûteux (cf. UFC que choisir)

Et la "variabilité" de la disponibilité des renouvelables direz-vous ? Celle-ci n'est pas une fatalité. Une des forces des scénarios de transition comme ceux de négaWatt ou Greenpeace par exemple, est d’avoir répondu à cette problématique en remettant au goût du jour des technologies industrielles comme l’électrolyse ou la méthanation. (voir l'article détaillé sur le site Enerzine).



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2LEUR INFLUENCE

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OPA sur la représentation des entreprises dans le débat

On aurait pu s’attendre à ce que tous les acteurs du secteur de l’énergie - renouvelables, efficacité des bâtiments, nucléaire, pétrole... - soient équitablement représentés dans le débat sur l’énergie. Une condition indispensable pour ne pas biaiser ces discussions avant même qu’elles aient commencées.

Mais cette approche est inacceptable pour les industriels du nucléaire qui n’ont aucun intérêt ni volonté à ce que les choses changent en France. Résultat : ils squattent massivement les instances du débat où ils sont surreprésentés.

Dans les débats en région

Sur les 229 représentants des entreprises, 66 sont envoyés par la seule firme Areva, et 68 par EDF et ses filiales. Autrement dit, la représentation du patronat est trustée à près de 60% par des firmes activement engagées dans la promotion de l’énergie nucléaire. Les PME, les énergies nouvelles et le secteur de plus en plus important des économies d’énergie sont quasiment oubliés.

Dans le comité de pilotage du débat

Sur les 5 membres du comité de pilotage du débat, 2 représentants de l’industrie nucléaire devaient initialement figurer. A côté d’Anne Lauvergeon, ancienne PdG d’Areva, Pascal Colombani, ex-CEA et ex-Areva, a finalement refusé de siéger. Ce comité a, plus tard, été élargi à 6 membres.

Dans le groupe des experts

Plus d’un tiers des experts composant le groupe sont issus d’entreprises du nucléaire ou ouvertement pro-nucléaires (EDF, CEA, Suez, UFE...).

Dans le groupe de contact des entreprises de l’énergie

La moitié des 30 membres du noyau dur du groupe de contact sont des entreprises du nucléaire ou défendant ouvertement le choix du nucléaire. Seulement 3 sont des acteurs des renouvelables.

Dans le collège des employeurs

Sur les 7 représentants du MEDEF, 4 sont issus d’industries du nucléaire ou notoirement pro-nucléaire : Solvay, membre de l’UNIDEN ; Michel Guilbaud (Corps des mines, DGEC, Cattenom), Robert Durdilly (UFE, EDF) et Jean Louis SCHILANSKY, (Exxon). Aucune industrie renouvelable n'est représentée.

 


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3LEURS INTÉRÊTS

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EDF est l’un des champions du nucléaire français. Dirigée par le très influent Henri Proglio, l’entreprise ne se soucie pas de développer les énergies renouvelables. Sur le premier trimestre 2013, la filière renouvelable, EDF-EN, ne représente que 1% du chiffre d’affaire du groupe EDF et croît au même rythme que le reste du groupe.

En 2009, EDF a dépensé 10 millions d’euros pour mener une vaste campagne de publicité visant à convaincre ses clients de son engagement à changer l’énergie notamment par le développement de l’éolien, de l’hydraulique, et les économies d’énergie. La même année, le groupe utilisait 2,1% de son budget Recherche & Développement dans les énergies renouvelables, soit 8,9 millions d’euros. Les renouvelables sont pour EDF un objet de communication, pas de commerce (source : question de Jean Desessard au Sénat en 2009).

EDF et ces autres très grandes entreprises n’ont aucun intérêt à voir les énergies renouvelables se développer en France ou la consommation d’électricité baisser. Pourquoi ? Parce que moins de nucléaire en France au profit des renouvelables les obligerait à changer radicalement de modèle industriel et à quitter une situation de confort très avantageuse pour eux. Ces entreprises se sont emparées d'un magot qu’elles souhaitent conserver. Au détriment de l’intérêt général des Français.

Pour parvenir à leurs fins, ces entreprises ne lésinent pas sur les moyens. Elles distillent petits et gros mensonges afin d’effrayer les Français jusque dans le débat officiel sur l’énergie où elles ont une place de choix afin de ne surtout pas changer grand-chose au modèle énergétique français. Leur réseau d’influence est gigantesque.

 


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4LE CHEF DE FILE

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Henri Proglio, des réseaux personnels

Henri Proglio est un homme puissant. Un "empereur des réseaux" comme on l'apprend dans l'ouvrage de Pascale Tournier et Thierry Gadault "Henri Proglio, une réussite bien française. Enquête sur le président d'EDF et ses réseaux, les plus puissants de la République". La force d'Henri Proglio, c'est son carnet d'adresses, un réseau d'industriels, de politiques, tissé au fil des années.

Des réseaux qui servent. Le patron d'EDF est réputé pour son "entregent" : ainsi, P. Tournier et Th. Gadault détaillent comment Henri Proglio remplit autant son carnet de commandes qu’il parfait sa connaissance du monde du pouvoir. Quand il ne partage pas ses déjeuners ou dîners avec des élus autour de bonnes tables, il arpente sans relâche les antichambres des mairies, des conseils généraux, les couloirs de l’Assemblée nationale ou des ministères.

Et il sait multiplier les attentions. Ainsi, comme on le lisait dans une enquête publiée par Marianne en mars 2013, Henri Proglio multiplie les coups de pouce et les embauches de "relations" : Antoine Cahuzac, frère de Jérôme, débauché en janvier 2012 du directoire de HSBC pour se voir confier la direction générale d’EDF-EN. Julien Bartolone, en poste à Véolia Australie. Veolia dont Henri Proglio était PdG et membre du C.A. jusqu’en 2012. Mais aussi Jean-Louis Borloo, pressenti en 2012 pour diriger Veolia, et Pauline Borloo, fille de Jean Louis, embauchée en 2006 par Veolia Water Asie Pacifique. Marianne, dans son enquête, cite bien d'autres noms...

Des réseaux qui le servent. Au début du quinquennat de François Hollande, alors qu’Henri Proglio était sur la sellette, quelques entretiens avec André Martinez, ex-HEC comme Proglio et conseiller spécial de Pierre Moscovici actuel ministre de l'Économie et des Finances, ont semble-t-il suffi pour le rétablir.

 

PLONGER DANS LES MÉTHODES D’UN AUTRE GROUPE DE PRESSION...



Les X-mines, lES CONSEILLERS DE L'OMBRE


Depuis sa fondation en 1794 le corps des Mines regroupe les ingénieurs formés à l’école des Mines. Ses membres sont formés à l'École nationale supérieure des Mines de Paris, désormais connue sous le nom de Mines ParisTech. La plupart d'entre eux provient de l'École polytechnique ; on les appelle alors X-Mines ; les autres proviennent de l'École normale supérieure (ENS), Télécom ParisTech (auparavant ENST) ou bien du cursus normal de l'École nationale supérieure des Mines de Paris. Fonctionnaires de l’État, la plupart ont suivi le cursus Polytechnique (X) suivi, comme école d’application, des Mines de Paris. Le corps des Mines est rattaché au ministère de l’Économie et des finances.

C'est un "corps", un "tout" solidaire. Un groupe fortement uni par l'appartenance à une même communnauté privilégiée et par un ensemble de traditions et d'images collectives.

 


1LEURS ARGUMENTS

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Verrouiller la politique énergétique de la France, pour le pire

Fidèles à leur corps avant toute chose, ils trustent les places dans l’appareil d’État, les entreprises et ils décident de la politique énergétique de la France depuis l’après-guerre. Les X-Mines sont à la manœuvre, politique, industrielle, économique de la stratégie énergétique de la France et sont, à ce titre, les principaux décisionnaires. Les choix inhérents à la transition énergétique, souhaitée par le Président de la République, se feront avec eux (à travers la DGEC (Direction Générale de l'énergie et du Climat), les conseillers, ...). Mais l'histoire a montré que le corps des Mines est à l'origine d'erreurs industrielles en matière d'énergie. Des erreurs répétées, décennie après décennie ... qui n’augurent rien de bon quant à la mise en œuvre de la transition énergétique.

Il y a 40 ans, le Plan Messmer, le péché d’orgueil 

Une erreur fondamentale du corps des Mines a été de penser pouvoir prédire l’avenir de la consommation d’électricité sur 30 années. Le programme Messmer s’est fondé sur des prévisions irréalistes. Il tablait initialement sur la construction de 7 réacteurs par an, sans que ce plan ne soit appuyé par des analyses et des trajectoires solides de prévision de la consommation d’électricité.

C'est la commission PEON qui est à l'origine de ce plan : elle est composée d’une part de représentants de l’administration (ministères de l’Industrie, de l’Environnement et de l’Économie, commissariat général du Plan),et d’autre part de représentants de la recherche (Commissariat à l'Énergie Atomique), de l’industrie (EDF, constructeurs : Alsthom, Empain-Schneider, Péchiney-Ugine-Kuhlman, Saint-Gobain Pont-à-Mousson). Elle jouera un rôle primordial dans le choix du programme électronucléaire français à partir de 1973. C’est elle qui va mettre au point la stratégie électronucléaire adoptée en 1973 par Pierre Messmer, alors Premier ministre de Georges Pompidou.

A l’époque, deux événements internationaux ont conduit à une accélération spectaculaire du programme électronucléaire français. Le conflit israélo-arabe et notamment la guerre du Kippour en 1973. Et le premier choc pétrolier qui conduit le prix du pétrole à quadrupler en octobre 1973. Ces deux événements mettent brutalement en évidence la dépendance énergétique des pays occidentaux et leur fragilité en la matière au moment où le pays connaît une extraordinaire croissance économique. Et ils conduisent Pierre Messmer, Premier ministre, à accélérer encore ce programme le 5 mars 1974  Cette histoire ne s’arrête pas en 74. Le plan Messmer trouvera 7 ans plus tard, en 1981, un promoteur inattendu en la personne de Pierre Mauroy, Premier ministre de François Mitterrand. C’est sous les deux septennats de François Mitterrand que le programme nucléaire va prendre toute son ampleur : sur les 58 réacteurs que compte aujourd’hui le pays, 38 sont mis en service entre mai 1981 et 1995, année de l’alternance présidentielle.

Le Plan Messmer prévoit donc finalement la construction de 4 à 6 réacteurs par an jusqu’en 1985. EDF, maître d’œuvre, envisage dans le même temps d’équiper environ trois millions d’habitats en chauffage électrique d’ici 1985. En 10 ans, le programme nucléaire développé a été beaucoup trop puissant. Le surplus a été très vite atteint. D’où une politique d’exportation, jamais prévue à l’origine. Et une fragilité d’un système électrique ultra-dépendant d’une seule source d’énergie et d’une seule technologie (34 réacteurs de 900 mégawatts !). Cette fragilité transparait d’ailleurs aujourd’hui dans le discours récent de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) sur le risque d’un défaut générique..

Et le corps des Mines ?

Il est à la manœuvre : dans la commission PEON outre son président, M. Jean Désiré Couture qui cumulait de 63 à 73 le rôle de secrétaire général de l’énergie, 3 des 9 autres membres de droit de la commission viennent du corps des Mines. Par ailleurs, sur les 20 autres membres nommés pour 4 ans au 1er décembre 70, 5 sont membres du corps des Mines : M. Blancard, vice-président du Conseil général des Mines, délégué ministériel pour l'Armement ; M. Pierre Jouven, président-directeur général de Pechiney ; M. Jacques Mabile, directeur des Productions au commissariat à l'Énergie atomique ; M. Henri Malcor, président-directeur général de la compagnie Creusot-Loire (groupes Marine-Schneider) ; M. Paul-Albert Moch, vice-président de l'ERAP (Entreprise de recherches et d'activités pétrolières).

L'enrichissement d'uranium, le péché de gourmandise

Le fonctionnement d’un réacteur nucléaire requiert de l’uranium enrichi (hors uranium naturel-graphite-gaz (UNGG)):
Il existe quatre méthodes principales d’enrichissement dans le monde : par laser, par chimie, par diffusion gazeuse, ou enfin par centrifugation.

Si les deux premières ont été étudiées très tôt dans les années 80, ce sont les deux dernières qui ont été utilisées depuis le milieu des années 70. La France, comme un temps les États-Unis, a opté pour la diffusion gazeuse quand les autres pays de l’enrichissement (Allemagne, Royaume-Uni et Pays-Bas) ont choisi la centrifugation.

La France est alors convaincue d’avoir choisi la technique d’enrichissement qui garantira l’indépendance de la France en matière énergétique !  Dès la décision entérinée, une association est créée et chargée de la mise en œuvre du projet : Eurodif. L’année suivante, le gouvernement Français confie au CEA la construction de l’ usine Eurodif. Mais vers la fin des années 90, Areva constate le manque d’efficacité de cette technologie par rapport à la centrifugation. En effet, 4 réacteurs ont été construits au milieu des années 70 sur le site de Tricastin spécialement pour satisfaire l'énorme consommation électrique de l'usine d'enrichissement. En 2003, Areva signe un accord avec son concurrent, détenteur de la licence de centrifugation, URENCO. Après avoir dépensé d’importantes ressources et énergies dans le développement de la technique de diffusion gazeuse, la France achète finalement le droit d’utiliser la centrifugation à ses concurrents et démarre la construction de l’usine George Besse II.

Un retour en arrière, près de 30 années après le choix de la technique de diffusion gazeuse et la construction de 4 réacteurs, devenus inutiles depuis la fermeture de Georges Besse I à Tricastin (identifiée parmi les 5 centrales à fermer en priorité). Cette erreur industrielle est une nouvelle étape dans la perte d’influence de la France sur l’industrie nucléaire mondiale. Elle est le choix d’hommes politiques, à commencer par le premier d’entre eux, le président Pompidou en 1969, ses Premiers ministres, Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, et les ministres de l’Industrie, de l’Économie, et de l’Environnement de l’époque. Mais au-delà des hommes politiques, loin d’être des experts, un bataillon de conseillers, souvent du corps des Mines, étaient à l’origine de ces décisions.


AUX CÔTÉS DES RESPONSABLES POLITIQUES LES X-MINES DANS LEUR CABINET, CONSEILLERS...
Georges Pompidou, Président Bernard Esambert, Jean François SAGLIO
Jacques Chaban-Delmas, Premier Ministre François de Wissocq
Olivier Guichard, Ministre de l'industrie 47% des postes du ministère de l'industrie étaient des X-Mines, parmi lesquels : Gérard Worms, Romain Zaleski, Gérard Piketty
Secrétariat d'Etat industrie Patrick Duverger
Valéry Giscard D'Estaing, Ministre de l'économie Lionel Stoleru
Ministère de l'environnement Dominique Moyen
A LA TÊTE D'INSTITUTIONS, D'ENTREPRISES ET LEURS DIRIGEANTS X MINES
Secrétariat général à l'énergie Jean Couture, remplacé par Jean Blancard en 73 (resp. directeur, membre et président)
Comité de l'énergie atomique
Commission PEON
CEA (à partir de 70) André Giraud (resp. Administrateur Général, administrateur)
EDF (à partir de 70)
Eurodif George Besse, président

On retrouve donc, derrière ces échecs répétés, le corps des Mines dans les coulisses de plusieurs institutions : à la tête du CEA, parfois d'EDF, en conseillers du président, du Premier ministre, des ministres, à la tête de la COGEMA puis d'Areva.

L'entêtement du corps des Mines à mettre en place une filière franco-française de réacteurs a échoué, suite à de mauvais choix industriels (UNGG, puis filière neutron rapide et plus récemment EPR), ce qui a conduit la France à avoir 54 de ses 58 réacteurs sous licence américaine Westinghouse, perdant ainsi une indépendance chèrement recherchée.



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2LEUR INFLUENCE

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Le corps des Mines n’est pas un lobby auprès du pouvoir, c’est le pouvoir.

Le corps des Mines a pour rôle de "concevoir et surtout animer la stratégie gouvernementale au sein d’un certain nombre de grandes directions des ministères techniques et économiques" (voir Histoire des politiques énergétiques au XXe siècle - Séminaire de l'Institut de Gestion Publique et du Développement économique - ministère des Finances) . Ce rôle particulier leur réserve de fait les places de choix parmi les conseillers politiques, ou à la tête des grandes entreprises de l’État et d’institutions publiques. Le statut particulier du corps des ingénieurs des Mines est détaillé dans un décret mis à jour en 2009.

L’influence du corps des Mines sur la politique énergétique française provient de sa place privilégiée auprès des dirigeants : dans l’administration, les cabinets et entreprises. Au corps des Mines, la discipline est une valeur. Et le débat n'a pas cours : aux Mines, on sait ce qui est bon pour la France depuis trois siècles. Car dans ce corps, la formation des nouvelles générations est faite par les générations précédentes de X-Mines. Ce sont des promotions de 20 qui, chaque année, sont formées, voire formatées, par leurs ainés.

L’amicale du corps des Mines est, plus qu’une association d’anciens élèves, l’agence de ressources humaines du corps : "le souci de l’Amicale n’est pas de veiller aux carrières des mineurs mais au bon emploi de chacun" disait Raymond Lévy, ancien président de l’Amicale et ex-PDG d’Elf et Usinor. (Raymond Lévy a vice-présidé le conseil général des Mines - qui gère les fonctionnaires- de 1987 à 1992, puis a présidé l'Amicale jusqu'en 2002, date à laquelle Jean-Louis Beffa prend la relève.)

Au sein de l’appareil d’État, des grandes entreprises et des institutions, les X-Mines trustent les places depuis l’après-guerre, malgré les alternances politiques.

Un court panorama actuel des conseillers politiques, PDG et administrateurs suffit à illustrer que le corps des Mines n’est pas un lobby auprès du pouvoir, c’est le pouvoir. Voici les "corpsards" qui ont aujourd’hui le pouvoir sur la politique énergétique de la France :

Les conseillers 

  • à l’ElyséeOlivier Lluansi, Conseiller industrie-énergie et son chargé de mission Julien Marchal
  • au cabinet de Philippe MartinNicolas Ott, Conseiller technique énergie.
  • au cabinet de Pierre Moscovici : Blaise Rapior, Conseiller chargé de l'énergie, de la compétitivité et des politiques sectorielles
  • au cabinet d’Arnaud Montebourg : Mathias Lelièvre, Conseiller technique en charge de la Conférence nationale de l'industrie et des filières. Par ailleurs en avril 2013, Anne Lauvergeon (corps des Mines), accompagnée d’un ingénieur général des Mines, s’est vue confier une mission auprès de Montebourg par le Premier ministre, sur l’avenir industriel de la France. Jean Louis Beffa (X-Mines, président du CA de Saint-Gobain) est l'un des visiteurs du soir du ministre.
  • au Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies : sous la responsabilité du Ministère de l’Économie, une quarantaine d’ingénieurs des Mines opère.

À la DGEC

 (Direction générale de l'Énergie et du Climat) :

  • Laurent Michel - Directeur général de l'Énergie et du Climat
  • Pierre-Marie Abadie - Directeur de l'Énergie
  • Julien Tognola - Sous-directeur des marchés de l'énergie et des affaires sociales
  • Charles-Antoine Louët - Sous-directeur de l'industrie nucléaire
  • Sophie Rémont - Sous-directrice de la sécurité d'approvisionnement
  • Clémentine Marcovici - aujourd'hui chez Vallourec, elle était jusqu'en 2011 Chef de Bureau de la production électrique, Sous-direction du système électrique et des énergies renouvelables
  • Antoine Caron - Adjoint au Chef de Bureau de la production électrique, Sous-direction du système électrique et des énergies renouvelables

Dans les institutions :

Dans les entreprises

  • au Medef : Direction générale, Michel Guilbaut. Direction du Développement durable, Jean-Pierre Clamadieu - ex-PDG de Rhodia, président du comité executif de Solvay depuis le rachat de Rhodia par Solvay. Membre de l'AFEP, du cercle de l'industrie créé par le corps des Mines, et du Siècle. Représentant du MEDEF au Débat National sur la Transition énergétique. Ancien conseiller technique à l'industrie, au ministère du travail et ingénieur en chef du corps des Mines ...
  • chez Areva : Luc Oursel, Président du directoire
  • chez RTE : Dominique Maillard, Président du directoire
  • chez Alstom : Patrick Kron, Président directeur général

 

 

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3LEURS INTÉRÊTS

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La main-mise sur les lieux de décision

L’influence du corps des Mines s’est renforcée depuis l’après-guerre au travers du programme nucléaire. Leurs principaux bastions de pouvoir, au-delà des cabinets ministériels et de l'Élysée sont : le CEA, l’ASN, l’IRSN, l’ANDRA, la DGEC, et Areva ; en un mot, toute la sphère nucléaire française, mis à part le principal opérateur EDF.

Une politique énergétique qui viserait à s’écarter du nucléaire au profit des renouvelables et d’une baisse de la consommation d’électricité aurait deux impacts majeurs. D'une part, cela représenterait la perte de contrôle du corps des Mines sur la politique énergétique française et d’autre part une rupture culturelle pour un corps qui depuis 50 ans poursuit un but unique avec une constance étonnante : développer le programme nucléaire français.

En effet l’influence du corps des Mines repose essentiellement sur leur expertise technique du système nucléaire et sur leur présence à chaque niveau (politique, administratif, industrie et recherche) de ce système.

Si une politique énergétique de transition venait à être mise en œuvre, la place du nucléaire dans le mix énergétique s’en verrait réduite et avec elle celle du corps des Mines... à moins que celui-ci n'évolue en reconnaissant l’efficacité tant énergétique qu’économique des énergies renouvelables.

 


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4LE CHEF DE FILE

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Jean-Louis Beffa, l’omniprésent

Un industriel né.

Né en 1941, Jean-Louis Beffa est un ancien élève de l'École polytechnique et membre du corps des Mines. Il est diplômé de l'École nationale supérieure du Pétrole et de l'Institut d'études politiques de Paris.

Il commence sa carrière comme ingénieur des Mines à Clermont-Ferrand (1967) avant d’entrer au sein de la direction des Carburants comme ingénieur, avant de devenir chef du service Raffinage et adjoint au directeur. En 1974, il intègre la compagnie Saint-Gobain comme directeur du Plan. Il devient directeur général, puis président-directeur général de Pont-à-Mousson, tout en étant parallèlement directeur de la branche Canalisation et Mécanique de Saint-Gobain, de 1979 à 1982.

Directeur général de Saint-Gobain depuis 1982, il en devient le PDG en 1986, lors de la privatisation de l’entreprise. Il s’est vu confier en 2004 par Jacques Chirac, alors président de la République, la rédaction d’unrapport (controversé dans le milieu industriel) sur la relance de la politique industrielle en France.

En juin 2007, il quitte ses fonctions de PDG de Saint-Gobain dont il continue de présider le conseil d’administration. Il est par ailleurs (entre autres) vice-président du conseil d'administration de BNP Paribas, administrateur de Gaz de France et président de Lazard (banque d'affaires franco-américaine) en Asie.

Un homme de ressources.

Jean Louis Beffa est président de l’Amicale du corps des Mines depuis 2002. L'Amicale des ingénieurs des Mines est une association loi 1901 regroupant des personnes appartenant ou ayant appartenu au Corps des Ingénieurs des Mines ou des Télécommunications. Selon ses statuts, le but de l'association est de créer des liens et de la solidarité entre ses membres. L'Amicale des anciens est gérée par un Conseil d'Administration qui a, selon un adhérent, "une vraie influence sur l'exercice du pouvoir en France".

Véritable cabinet de ressources humaines du corps des Mines, l'Amicale (et son président surtout) place les corpsards (comme on les surnomme en argot polytechnicien) dans les cabinets ministériels, entreprises d’État ou administrations comme l’a fait longtemps un de ses prédécesseurs, Robert Pistre, qui plaça en son temps Anne Lauvergeon à la tête d’Areva (ex-Cogema).

Olivier Lluansi (corps des Mines), précédemment membre de la direction de Saint-Gobain, est aujourd’hui conseiller énergie du président de la République et doit sa place à son ancien patron, Jean- Louis Beffa (PdG de Saint-Gobain de 1986 à 2007 et reste aujourd’hui président d’honneur et administrateur). Mathias Lelièvre (corps des Mines), ex-ASN, lui devrait aussi sa place au côté d’Arnaud Montebourg en tant que Conseiller technique en charge de la Conférence nationale de l'industrie et des filières.

Un visiteur du soir des politiques.

Non content de veiller à la destinée du corps des Mines et de ses membres, Jean Louis Beffa est actif au plus proche du président de la République et de ses ministres. Il est visiteur de François Hollande (ainsi que d’Arnaud Montebourg et plus récemment de Pierre Moscovici).

Au printemps 2013 il remet à François Hollande et Angela Merkel un rapport sur la compétitivité co-signé par Gerhard Cromme, président du conseil de surveillance de Siemens (membre comme lui de la Table ronde des industriels européens (ERT), puissant lobby industriel européen) et préparé par les membres d’un "groupe de travail franco-allemand" (Laurence Parisot, Hans Peter Keitel). Avec Jean Louis Beffa, le nucléaire est installé confortablement au plus proche des politiques.

 

 

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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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