TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

La transition énergétique : La 3ème révolution industrielle

    
 
 L'américain Jeremy Rifkin a défendu lors de Viva-Cités sa vision d’une «troisième révolution industrielle», qui consiste à décentraliser la production d’énergie pour arriver à une économie «post-carbone», fonctionnant sur le modèle des réseaux sociaux. Face à un public de 800 personnes, le conférencier a insisté sur le rôle déterminant joué par les collectivités locales pour initier un développement «soutenable» et sortir de l’impasse des énergies fossiles. Traduite en temps réel via des écouteurs fournis à l’entrée de la salle, son intervention n’a pas laissé l’assistance indifférente.
 
«Je me suis planté» («I screwed up»)
 
«Nous avons de gros ennuis...», a sobrement lancé Jeremy Rifkin en guise d’introduction. «Notre espèce ne représente que 0,05% de la biomasse, mais elle dévore 32% de la production issue de la photosynthèse», a-t-il poursuivi, ajoutant que nous étions à un «moment charnière de notre avenir... si nous en avons un, et je ne plaisante pas». Le ton est grave, presque solennel, mais le penseur, habitué à conseiller des personnalités influentes (surtout en Europe), sait aussi manier avec adresse l’auto-critique et la dérision. Evoquant son passage devant le GIEC, il se souvient d’avoir commencé son discours par «je me suis planté» («I screwed up», expression popularisée malgré lui par Obama), car en tant que spécialiste de prospective économique, il avait comme beaucoup d’autres experts très largement sous-estimé l’impact du réchauffement global sur la biosphère.
 
Au coeur de cette controverse, les prévisions sur l’élévation du niveau des mers, évaluée à 2 mm par an par le GIEC, alors que les données disponibles par marégraphe et par satellite affichaient une hausse de 3,3 mm, soit près de 60% de plus, ce qui n’est pas rien ! La faute à des modèles scientifiques «conservateurs», selon Jeremy Rifkin, qui remet les pendules (climatiques) à l’heure : «pour chaque degré supplémentaire, l’atmosphère absorbe 7% de précipitations en plus (...), les cycles sont faussés, celui de l’eau se déplace très rapidement, ce qui entraine des inondations, des sécheresses...» Des catastrophes naturelles plus fréquentes, et directement reliées à la «deuxième révolution industrielle», celle du XXème siècle, caractérisée par l’exploitation centralisée de l’énergie fossile. Mais ce qui tracasse le plus l’expert, c’est l’industrialisation à marche forcée de la Chine et de l’Inde, «qui font leur entrée dans cette révolution sur laquelle le soleil se couche déjà».
 
«Entre 125 et 150 dollar le baril, la machine se bloque»
 
Cette croissance accélérée des pays émergents est en partie responsable de la flambée du baril de pétrole, qui avait atteint son record historique (147$) en juillet 2008, juste avant le krach boursier lié aux Subprimes. «L’effondrement des marchés financiers n’était qu’une réplique», analyse Jeremy Rifkin, «il faut d’abord s’occuper des causes du séisme», car sinon, prévient-il, la partie de poker avec le climat sera bientôt terminée («game over»). Quand le coût de l’énergie augmente, «tous les prix grimpent, de nombreux pays ont connu des émeutes de la faim, et la FAO a estimé en 2010 qu’un milliard de personnes n’ont pas assez de nourriture», a rappelé le conférencier. En 2009, le baril est descendu à 30$, signe d’un brutal ralentissement économique, avant de remonter progressivement autour des 100$, ce qui fait craindre aux experts une seconde «surchauffe» dans un avenir proche.
 
«On sait à présent qu’entre 125$ et 150$, la machine se bloque», constate le spécialiste, très inquiet de voir que les Etats-Unis et le Canada préfèrent investir dans d’autres énergies «sales et chères» (gaz de schiste et sables bitumineux) au lieu de miser sur les ressources renouvelables. «Comment vivre sur un monde qui se meurt ?» s’interroge-t-il, tout en réaffirmant que nul ne peut «échapper aux lois de la thermodynamique» selon lesquelles notre modèle énergétique s’apparente à un vaste gaspillage irréversible (entropie). Pourtant, les solutions existent, et des pays comme le Danemark ont depuis longtemps atteint les 20% d’énergies vertes, ce qui correspond à l’objectif de l’Union Européenne pour... 2020. La péninsule espère arriver à 35% en 2035, et à 100% d’ici 2050. Mais pour Jeremy Rifkin, tous ces efforts risquent d’être vains, si d’autres conditions ne sont pas remplies.
 
Les cinq piliers de la troisième révolution industrielle
 
La transition vers une production d’énergie «décarbonée» est l’un des cinq piliers de la troisième révolution industrielle imaginée par l’expert américain. Il faut également selon lui transformer chaque bâtiment en «mini-centrale», capable de dégager des surplus énergétiques, générant au passage beaucoup d’emplois. Ce second pilier va de pair avec le troisième, à savoir le stockage de cet excédent de puissance électrique, grâce à des piles à combustible «propres» à hydrogène, une technologie au développement rapide et très prometteur. A partir de ces réserves locales, appelées «noyaux», Jeremy Rifkin propose la mise un place d’un réseau «intelligent» permettant de répartir l’énergie en fonction des besoins, en utilisant le principe de pair à pair («peer to peer») bien connu des internautes. Une fois cette électricité disponible à tous les coins de rue (quatrième pilier), il sera possible de régler la question des transports (cinquième pilier), en passant au tout-électrique.
 
L’architecture de cette révolution parait simple et logique, mais elle oblige à repenser complètement les circuits de production et de distribution : «au départ les entreprises du secteur énergétique n’étaient pas très enthousiastes quand je leur disais que bientôt, c’est nous qui allions leur vendre de l’énergie... », s’amuse-t-il.Au final, gérer les flux, accroître leur efficacité et réduire les besoins s’avère plus intéressant que de vendre toujours plus, et certains fournisseurs commencent à se prendre au jeu. «Les grands groupes ne vont pas disparaître, souligne Rifkin, mais ils passeront de producteurs à ‘‘agrégateurs’’, et les petites entreprises ne seront plus leurs serviteurs, mais des acteurs à part entière du changement». Convaincre les «anciennes générations», nées dans un monde centralisé dans lequel partager équivaut à «tricher», ne sera pas chose facile pour les «jeunes générations», qui ont grandi avec Internet. En Europe, cependant, l’idée fait son chemin...
 
«Je tremble à l’idée de ce que sera le monde dans 10 ans...»
 
Historiquement, affirme l’Américain, les révolutions industrielles ont toujours coïncidé avec l’émergence de nouveaux moyens de communication (la presse au XIXe siècle, la radio et la télévision au XXe siècle), et c’est maintenant au tour de l’informatique de transformer notre «régime» énergétique. «La Silicon Valley a fait la moitié de cette révolution, observe Jeremy Rifkin, et l’Europe semble en bonne voie pour accomplir la seconde moitié». Devant l’UEAPME, qui fédère des petites et moyennes entreprises d’Europe, il avait souligné le rôle de ce «leadership» en déclarant : «il faut montrer les dents, poser cette infrastructure et finir le boulot, car sinon je tremble à l’idée de ce que sera le monde dans 10 ans». Concrétiser cette transition énergétique nécessite selon lui des «unions continentales» destinées à superviser la mise en place d’un «réseau intégré», en lien avec les territoires.
 
«En Bretagne, on pourrait être plus compétitifs qu’en Chine ! » s’exclame le conférencier, qui ne tarit pas d’éloge sur le volontarisme breton dans la promotion des énergies renouvelables. Sans le vouloir, il va néanmoins critiquer le soutien de la région à l’aéroport de Notre Dame des Landes, en s’avouant «fatigué par ces collectivités qui utilisent les fonds de l’UE pour construire des aéroports dont elles n’ont pas besoin...» Applaudissements nourris dans la salle, à la grande surprise de Rifkin, qui poursuit, imperturbable : «cela peut commencer ici-même, Rennes peut devenir un ‘‘phare’’ pour la France, et pour l’Europe ! » Le quiproquo en a fait sourire plus d’un, à commencer par les élus EELV présents, mais il n’enlève rien à l’admiration que l’Américain voue aux projets durables de la Métropole. «J’aimerai revenir ici dans sept ans, et voir que vous avez réussi», a-t-il conclu, «voilà votre mission ! » L’ovation qui a suivi avait comme un air... de révolution.
 
Et le nucléaire dans tout ça ?
 
Comme l’a remarqué le public au moment des questions, le spécialiste de la prospective n’a pas évoqué une seule fois le nucléaire... «Si je n’en ai pas parlé, c’est tout simplement parce que ça ne m’intéresse pas», tranche Jeremy Rifkin, en affirmant que «le nucléaire est mort avec Tchernobyl». Il résume alors brièvement ses arguments contre l’utilisation de l’atome, dont l’un est pour le moins original... mais imparable : pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique avec le nucléaire, il faudrait multiplier par quatre le nombre de centrales dans le monde. «Désolé de vous le dire, mais vous n’avez pas assez d’eau pour refroidir autant de réacteurs ! », lance-t-il goguenard, avant d’ajouter : «et je ne suis pas sûr que tout le monde sera enchanté d’avoir une centrale à proximité de chez soi». Concernant la fusion nucléaire (réacteurs de 4ème génération), il estime également que cette technologie est encore loin d’être vraiment maitrisable. Pourquoi chercher à faire compliqué, alors que «les énergies renouvelables, solaire, éolienne, géothermique et marémotrice, ou encore la méthanisation, suffisent jusqu’à la fin du monde ?»
 
Olivier ROTH - 05 octobre 2012 - Rennes
 
 

 
 
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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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