TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Amory Lovins: « Une solution énergétique guidée par les entreprises »

Le dirigeant du Rocky Mountain Institute, qui a dirigé un livre récemment publié sur les entreprises et l’énergie, plaide pour un contournement aux Etats-Unis des obstacles politiques.

 

Amory Lovins est un écologiste et écrivain qui officie en tant que président et directeur scientifique du Rocky Mountain Institute, un organisme indépendant dédié à la durabilité, notamment dans le secteur de l’énergie.

 

 

 

Il a récemment écrit l’ouvrage Reinventing Fire: Bold Business Solutions for the New Energy Era (« Réinventer le feu: des solutions d’entreprise audacieuses pour la nouvelle ère énergétique »), traçant un chemin vers l’efficacité énergétique qui évite toute intervention du Congrès américain.

 

Nous nous sommes entretenus de ses stratégies recommandées et de la façon dont le secteur privé peut diriger les progrès énergétiques, éliminant l’impasse politique de l’équation.

 

SP: Votre ouvrage est très dense, mais haut en couleur et facile à lire. On y trouve de nombreuses informations.


AL: Il est écrit dans le style d’Atlantic Monthly. Il a fallu à 60 personnes un an et demi pour l’achever. La période de gestation a été de 18 mois, et il n’a pas arrêté de donner des coups.

 

Pourquoi ce livre? Pourquoi maintenant?

 

C’est la tâche la plus ambitieuse à laquelle nous nous sommes attelés au Rocky Mountain Institute, et nous ne manquons pas d’ambition.

 

Nous avons jugé que le temps était venu pour instaurer une vision alternative cohérente d’une solution énergétique guidée par les entreprises. Plus précisément, nous avons montré comment avoir une économie très prospère aux États-Unis en 2050 sans pétrole, sans charbon, sans énergie nucléaire et avec un tiers de gaz naturel en moins. Nous avons montré comment y parvenir sans nouvelles inventions, sans nouvelle loi du Congrès, sous l’impulsion des entreprises. Notre solution contourne l’impasse politique au Congrès et nos institutions les moins efficaces.

 

Elle est différente à au moins trois niveaux, outre la portée et les résultats. Les deux premiers s’appuient sur une remarque du général Eisenhower: « Si un problème ne peut être résolu, il faut l’élargir. » La plupart des individus essayent de décomposer les problèmes pour qu’ils soient plus faciles à résoudre, mais vous pouvez manquer d’options pour y parvenir.

 

Par conséquent, nous avons intégré les quatre secteurs qui utilisent de l’énergie (les transports, le bâtiment, l’industrie et les services publics), parce qu’il est beaucoup plus simple de trouver une solution ensemble. Quand vous combinez les quatre secteurs et les quatre innovations, vous obtenez plus que la somme de ses parties.

 

Le troisième point de départ est que ce livre transcende les objectifs idéologiques. Non seulement il est indépendant, mais en plus il ne se soucie pas de savoir si vous êtes motivé par les profits, l’emploi, etc. Quelle que soit votre finalité, il sera pertinent. Il s’intéresse aux résultats, pas aux motivations.

 

Cette approche est également nouvelle à certains égards, parce qu’elle ne s’appuie pas sur l’internalisation de coûts masqués, comme les émissions de carbone. Elle part du principe que toutes les externalités positives et négatives sont nulles.

 

Elle est adressée aux dirigeants d’entreprise, pas aux lobbyistes de Washington. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas besoin d’innovations politiques (c’est une partie de l’ensemble), mais il s’avère qu’elles peuvent toutes être exécutées administrativement ou au niveau de l’État.

 

 

Amory Lovins

 

 

Si c’est si facile d’éviter la politique de Washington, pourquoi continuons-nous de nous l’infliger aujourd’hui?

 

Si l’élaboration des politiques au niveau fédéral fonctionnait correctement, nous aurions les résultats probants que d’autres pays ayant des politiques cohérentes obtiennent. L’année dernière, nous avons diminué nos installations éoliennes de moitié, tandis que la Chine a doublé ses installations pour la cinquième année consécutive. En quelques années, nous sommes passés de numéro un à numéro deux, puis numéro trois en termes d’investissements dans les énergies propres.

 

La guerre de tranchées politique à laquelle se livrent les partisans idéologiques ou technologiques empêche de faire ce qui est sensé. Cette situation a de quoi dérouter bon nombre d’entre nous, quel que soit le bord politique. Si vous voulez vraiment résoudre nos problèmes énergétiques pour quelque raison que ce soit (un pays plus fort, un pays plus sûr, un monde plus sûr), il existe peut-être un moyen d’y parvenir sans passer par Washington. Le Congrès pourrait certes faciliter les choses, mais si ce n’est pas le cas, il peut et doit être contourné.

 

Où est le résultat le plus facile à obtenir? Y a-t-il un secteur plus propice au changement qu’un autre?

 

Si l’on s’en tient aux chiffres, il y a deux grandes catégories: le pétrole et l’électricité. Elles sont séparées pour le moment (moins d’un pour cent est lié). Mais chacune d’elles émet du carbone. Si vos véhicules, bâtiments et usines ont une grande efficacité énergétique, vous économisez beaucoup de pétrole et de charbon et aussi de gaz naturel qui peut les remplacer.

 

Un des points de départ de notre travail est d’utiliser notre énergie d’une manière qui économise de l’argent. Nous montrons comment quadrupler la productivité énergétique des bâtiments et doubler celle de l’industrie.

 

Dans les bâtiments, il y a 1,4 billion de dollars d’argent qui dort et il suffirait d’investir un quart de cette somme [dans des gains d'efficience pour économiser l'énergie]. Cela demande de l’attention, de relever les défis associés à la fourniture avec maturité et compétence, et de contourner toute une série d’embûches.

 

Nous ajoutons ce qu’on appelle la « conception intégrative« , que nous appliquons aux bâtiments, à l’industrie et aux véhicules, optimisant des systèmes tout entiers en vue d’en retirer des avantages. Souvent, les grandes économies d’énergie coûtent moins cher que les petites économies. D’où une extension, et non une diminution, des retours. Voilà qui ne figure dans aucune étude officielle.

 

Par où commencez-vous?

 

En général, la motivation sous-jacente est d’obtenir un avantage concurrentiel. Prenez l’exemple des voitures: la plupart des constructeurs automobiles cherchent des améliorations visant à diminuer le poids ainsi que le frottement et la résistance. Les deux tiers de l’énergie requise pour déplacer le véhicule sont dus à son poids. Au salon automobile de Francfort de cette année, le thème était l’allègement.

 

La plupart des individus procèdent pièce par pièce, remplaçant l’acier par l’aluminium, mais si vous voulez vraiment changer la donne, vous pouvez opter pour des structures en fibre de carbone. Ce seraient les avancées aérospatiales adaptées au coût et à la rapidité de l’automobile. Construire toutes les voitures de cette façon, c’est comme trouver une Arabie Saoudite sous Detroit. Sans compter qu’elles sont plus sûres: elles peuvent absorber un impact de collision 12 fois plus important que l’acier.

 

Ajoutez à cela la transmission électrique et vous vous retrouvez soudain avec quelque chose d’aussi révolutionnaire que l’abandon des machines à écrire au profit des ordinateurs. Cela fait baisser le coût de la propulsion électrique très rapidement.

 

La fibre de carbone existe depuis un moment, mais elle est chère à produire, notamment à grande échelle.

 

Il faut d’abord que les constructeurs automobiles réalisent qu’ils peuvent obtenir une énorme avance sur la concurrence en optant pour des structures en fibre de carbone ultralégères. Trois constructeurs allemands, à savoir Volkswagen, Audi et BMW, ont déjà annoncé qu’ils allaient l’intégrer en production dans trois ans. C’est plutôt prometteur.

 

S’ils ne l’ont pas fait plus tôt, c’est parce qu’ils sont très bons dans leur domaine et qu’ils ne voyaient pas vraiment ces progrès se rencontrer. Aujourd’hui, ils savent. La partie électrification est plus onéreuse, mais nous suggérons un système de bonus/malus écologique, avec une taxe sur les véhicules énergivores.

 

Cela peut être pertinent en Californie, mais qu’en est-il d’un État plus conservateur comme la Pennsylvanie? Ou bien l’adoption devient-elle un effet domino?

 

C’est ce qui se passe pour l’énergie solaire; regardez le Texas, un État républicain. Je ne pense pas que nous devions supposer qu’il s’agit d’un mouvement progressiste uniquement. Ce qu’il y a de bien dans le fait d’avoir 50 États et de nombreux territoires, c’est que vous avez beaucoup de laboratoires pour essayer de nouvelles choses.

 

S’il y a une grande leçon à retenir de ce livre, quelle est-elle?

 

Les entreprises peuvent montrer l’exemple, des politiques intelligentes à tout niveau peuvent aider, et l’innovation militaire peut accélérer une solution énergétique qui rend notre économie plus robuste et notre nation plus sûre. Nous n’avons pas besoin d’avoir des idées politiques ou environnementales ni un ensemble de priorités spécifiques pour en voir l’intérêt et en tirer de l’argent. Une opportunité de 5 billions de dollars s’offre à nous, et les entreprises ont l’occasion de mener la danse. Alors retroussons nos manches.

 

J’ai l’impression de revenir en 1976, quand j’ai publié un article dans le magazine Foreign Affairs qui recentrait le débat sur l’énergie. À l’époque, les pratiques établies ne fonctionnaient pas. Tout le monde le savait. Mais il n’existait pas de vision alternative cohérente sur ce qu’il fallait faire à la place et comment.

 

Qui a le plus besoin de lire ce livre?

 

Tous les dirigeants américains, notamment dans les entreprises. Surtout les entreprises privées. Nous avons écrit ce livre principalement à l’attention des dirigeants d’entreprise, et non des leaders politiques. Le Congrès ne peut pas étendre ces pratiques à grande échelle simplement en promulguant une loi. Il faut des personnes pour fabriquer, vendre, acheter, installer et financer toutes ces choses. Heureusement, nous sommes dans une économie de marché qui a des millions de personnes très douées pour cela.

 

http://www.smartplanet.fr/smart-people/amory-lovins-une-solution-energetique-guidee-par-les-entreprises-9414/

 

 

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Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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