TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

C'était avant l'été. Quelques vaguelettes d'information ont été apportées par deux-trois experts de la blockchain venant du secteur de la finance. Ils mentionnaient la propagation possible à toute la certification de contrats autre que les transactions financières. Les vagues ont disparues pendant l'été, et même le niveau de la mer a baissé. On sait maintenant que c'est un des signes précurseurs d'une vague conséquente qui peut arriver à tout moment. Ce post va tenter d'apporter des éléments descriptifs de cette vague en cours de formation et donner des indications à ceux qui sont encore allongés sur la plage que la mise en mouvement est peut-être encore possible. Ce qui peut transformer la mutation digitale en course vitale pour l'entreprise.

Rappel sur ce qu'est la blockchain et son écosystème actuel

Je ne vais pas rentrer dans des détails trop techniques (comme le protocole de hashage sha256 inventé par la NSA et issu du sha-02 pour le chiffrement des données) mais simplement donner de la blockchain une définition pratique et d'usage : la possibilité de sécuriser des transactions ou des évènements par le chiffrement des données et la mise en place d'un tiers de confiance non plus concentré comme pouvait l'être l'Etat ou une banque mais distribué entre de multiples machines ou utilisateurs.

Le Bitcoin est issu de cette technologie blockchain. Sa valeur totale (M1 diraient les économistes familiers avec les agrégats monétaires) est d'environ 12 milliards de dollars. Je vous recommande le site coinmarketcap.com pour suivre les valeurs des 773 crypto-monnaies qui ont été créées depuis 5 ans. Pour rappel, Bitcoin et Etherum font 88,4% de la valeur totale des "cryptocurrencies". Et si vous souhaitez approfondir les tenants et aboutissants de l'écosystème, le cabinet First Partner a fait un formidable travail de mapping des intervenants, termes principaux (e.g proof of work vs. proof of stake) ...

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

Mon propos n'est pas ici de venter les mérites du blockchain ou démontrer les applications aux multiples usages possibles comme indiquées dans les cases marrons en bas de la chart, mais bien de prendre un secteur comme celui de l'énergie (oublié sur la chart d'ailleurs) et de faire une "verticale" ou "deep dive" ou "drilling" dans ce secteur et comprendre la force mutagène de cette technologie sur le paysage et les habitudes des acteurs historiques.

Les premiers pas de la blockchain appliquée à l'énergie

C'est presque l'acte fondateur ou au moins celui qui a été médiatisé et devenu le symbole de la blockchain énergétique. Comme Dolly pour le clonage, comme Leïka pour l'exploration spatiale, comme Lucy pour l'homo erectus, Martha est la productrice de photovoltaïque basée à Brooklyn qui a participé au projet de vente de son électricité directement à ses voisins sans passer par l'opérateur historique. Je vous recommande, si vous souhaitez approfondir ces balbutiements historiques, de regarder le film de présentation du projet Transactive Grip (lors de Devcon1) par LO3 et Convergis qui ont élaboré les protocoles d'échange et les règles d'utilisation pour tout l'écosystème de ce quartier. A noter, pour ceux qui voudraient ne pas avoir à refaire les charts, que la présentation est disponible en ppt ou pdf sur Slideshare ... De plus, d'autres initiatives, comme la fondation SolarCoin, sont à suivre car ce sont des tentatives intéressantes de marquage de la production d'un MWh (méga-watt-heure) d'origine solaire.

Une étape suivante de cette blockchain énergétique

Assez tentant de s'arrêter là au vu du potentiel de productions individuelles notamment aux US ou en Allemagne. Mais en fait ce n'est qu'un premier pas, qu'une première application de la longue série qui va se produire et est en cours de production dans certaines entreprises.

Une première piste est donnée par la production électrique d'origine photovoltaïque faite par un immeuble qui peut être partagée entre les différents habitants de l'immeuble mais aussi entre les immeubles et particuliers à l'échelle d'un quartier. On voit la complexité complémentaire apportée ici avec des règles de priorités un tout petit plus élaborées que dans le cas de Brooklyn. Un pilote, encore confidentiel et très prometteur, est en cours dans une très grande ville de France pour penser un quartier avec un objectif "énergie zéro".

Ce serait dommage de s'arrêter en si bon chemin car les technologies digitales permettent au même immeuble de franchir un cap énergétique important. Des sociétés comme Energisme ont développé des capteurs de multiples informations énergétiques (comme température ambiante ou température d'arrivée et de repart d'eau de chauffage) qui utilisent les réseaux LORA ou GSM pour les transmettre avec des pas temporels paramétrables. On passe donc d'une logique purement électrique à une logique multi-énergies qui est le propre de tout foyer. Une fois que la donnée est collectée, des algorithmes sont proposés pour l'allocation des coûts réels à chaque locataire de l'immeuble en fonction de sa consommation énergétique. Et même lui donner en feedback s'il le souhaite tous les conseils quant à une gestion optimisée de sa consommation ou de sa signature CO2. Vous connaissez la règle simple de la consommation énergétique d'un foyer français : 1/3 pour le sanitaire, 1/3 pour le chauffage et 1/3 pour toutes les autres consommations. Mais qui dit règle de répartition dit authentification et opposabilité juridique des mesures et de toutes les données collectées. Et nous voilà avec une application maintenant évidente de la blockchain qui, en quelque sorte, horodate et "quantité-date" les électrons secoués aussi bien que les molécules agitées

Ces exemples d'usage montre le besoin de différentes blockchains à utiliser en fonction des applications avec bien sûr un besoin de penser de manière globale pour arriver à rendre convergentes et "portables" les multiples mesures authentifiées qui sont faites. Je propose le mot méta-blockchain pour poser cet enjeu. Et il y aura des blockchains de pontage ou des chambres de compensation, comme cela a été mis en place dans le domaine financier (clearing house).

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

L'énergie électrique, c'est aussi du stockage

Toutes les réflexions menées jusque-là semblent avoir porté sur la production et la consommation en temps réel de cette énergie électrique produite à un coût marginal proche de zéro (ce qui est la lame de fond qui permet la révolution amorcée). Un autre facteur d'importance est en train d'apparaître avec le stockage possible de cette énergie. Le stockage centralisé comme on peut le retrouver sur la matrice ci-dessous n'est pas encore d'actualité : les progrès réalisés en pile à combustible ou autres transformations électrolytiques permettra peut être cela de manière économique dans le futur mais on n'en n'est pas encore là. En revanche, la case d'à-côté est passionnante avec le stockage distribué qui est très prochainement permis par les batteries à la maison. On pense immédiatement aux batteries proposées par Tesla (Tesla Home Battery) mais c'est plutôt dans la direction des batteries de voitures électriques qu'il faut regarder. Comme mentionné dans un post précédent, les ordres de grandeur du stockage permis par les voitures électriques (60-100 kWh vs. les 5-7 kWh journaliers dont a besoin un logement) sont une disruption majeure et même une incitation économique forte à mettre en place au plus vite la blockchain pour capter cette capacité d'effacement en heure de pointe. Je vous invite à jeter un œil aux valeurs spot journalières du prix du MWh pour voir l'enjeu de lissage ou d'exploitation des crêtes que cela représente. Et en cas de pointe annuelle, comme à l'habituelle fin janvier pour les records, ce n'est plus de 50 euros/MWh dont on parle mais de 400-500 euros/MWh ... Oui, la voiture électrique à domicile et son intégration dans le grid blockchain local va bientôt être une source de revenus.

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

Les plus attentifs vont mentionner la complexité du traitement de ce stockage. Les développements en cours pour des pilotes intègrent les fonctions de dissipation électrique (auto-décharge) mais aussi les rendements de charge et de décharge ... en fonction du niveau de charge et de la vitesse choisi aussi. Comme vous le voyez, le stockage électrique est une très belle branche critique de la ramification de l'arbre des applications de la blockchain à l'énergie.

Une application aux économies d'énergie ?

A force de se focaliser sur la distribution et le stockage, on en viendrait presque à oublier que l'énergie la plus disponible est celle que l'on peut économiser ...

Et la blockchain apporte là encore un outil très précieux pour authentifier les flux passés, présent et à venir, par exemple pour des chaufferies (pilote en cours). Une sorte de "NegaWattCoin" qui pourrait servir d'unité d'oeuvre à toutes les économies réalisées dans un bâtiment, une usine, une piscine... L'ajout d'un peu de "machine learning" (réseaux neuronaux à 3-4 couches éventuellement couplés avec des algorithmes génétiques) appliqué à toutes ces données connectées permet de plus la mise en place d'alertes pertinentes par rapport à des températures de consignes non respectées mais plus ou moins impactantes sur la facture énergétique globale. Surtout si la météo apporte sa variation quotidienne d'environnement.

Grace à ces faits authentifiés, la base contractuelle devient extrêmement claire entre l'énergéticien et le client. Et les contrats avec des incentives d'économie deviennent bien plus facile à gérer.

Un peu de rigueur dans les CEE (certificats d'économie d'énergie) ?

La blockchain va aussi induire de grands changements dans tout ce sous-secteur de l'énergie que sont les dispositifs CEE. Le texte du ministère de l'environnement qui définit ces certificats est clair : "Le dispositif des certificats d’économies d’énergie (CEE), créé en 2005 par la loi de programme fixant les orientations de la politique énergétique, constitue l'un des principaux instruments de la politique de maîtrise de la demande énergétique. Il repose sur une obligation de réalisation d’économies d’énergie imposée par les pouvoirs publics aux vendeurs d’énergie appelés les « obligés » (électricité, gaz, GPL, chaleur et froid, fioul domestique et carburants pour automobiles). Ceux-ci sont ainsi incités à promouvoir activement l’efficacité énergétique auprès des consommateurs d’énergie : ménages, collectivités territoriales ou professionnels."

Comme vous pouvez l'imaginer, l'application, la capture de données et le mode de calcul sont bien moins clairs. La blockchain apporte une rigueur inégalable à toute cette incitation vertueuse qui se monte tout de même à 1 milliard d'euros du premier janvier 2016 à fin 2017.

La France, première dans le monde sur "l'Energie Chain" ?

Je parlais d'un été 2016 calme où l'eau s'était retirée pour poursuivre l'analogie avec le tsunami en cours. Mais un autre signe est venu à la fin du mois de juillet, la promulgation d'une ordonnance relative à l'autoconsommation d'électricité : Ordonnance n° 2016-1019 du 27 juillet 2016 relative à l'autoconsommation d'électricité

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

En synthèse, elle libère la possibilité pour chacun en France de produire de l'électricité et de vendre le surplus de production aux autres, voisins ou pas d'ailleurs. C'est un énorme coup d'accélérateur donné à l'émergence en France des micro-grids et bien sûr de moyens de paiement et transactionnel entre particuliers. Je parle de transactionnel car ce sera le choix des "communautés" de définir leur unité d'oeuvre comme c'est le cas pour des organisations similaires (je pense aux systèmes d'échanges locaux ou SEL). Je vous renvoie pour plus de détail à l'excellent post de Mark Lipskier qui a posté en plein mois d'aout et a pu donner un peu d'écho à une mesure peu relayé par les médias plus traditionnels.

Si vous connaissez et pouvez me mettre en relation avec la personne qui a oeuvré pour la promulgation à la CRE, je suis preneur : ce n'est pas tous les jours que l'on a un visionnaire de cette ampleur dans la fonction publique. "Un fonctionnaire est là pour que cela fonctionne", mais là, il s'agit de beaucoup plus. J'avais eu la même bonne surprise en plaidant en 2007 pour l'accès aux PDL de 17 millions de particuliers : belle écoute des arguments d'un dirigeant d'entreprise de la part de la commission qui oeuvrait à ce moment là pour l'ouverture du marché du gaz et de l'électricité aux fournisseurs alternatifs comme Poweo.

Des acteurs historiques transformés en fournisseurs alternatifs

Cela va être plus ou moins rapide mais l'impact pour les acteurs historiques va être plus que conséquent et de toute façon va les forcer à réagir bien plus rapidement qu'ils ne peuvent l'imaginer. Et c'est à un retournement de situation auquel on pourrait assister.

Car au-delà de la généralisation de cette technologie dans tout le secteur (comme je l'ai illustré en choisissant 4-5 usages parmi la vingtaine qui sont possibles), c'est l'opportunité de mouvement collaboratif et communautaire que ces crypto-kWh vont permettre. Car les lignes vont bouger. Imaginez un acteur historique qui va avoir en face de lui 100 000 foyers interconnectés, dotés d'un solide sens du coût du kWh en fonction du moment de la journée et surtout de l'année. Très différents de la masse moutonnière actuelle à qui ont peu imposer des tarifs définit en haut lieu. On pourrait me dire que cela peut être comme des nouveaux industriels, après tout. Et non. Car ce sont aussi des nouveaux fournisseurs, soit par leur débordement de production tout au long de l'année, soit par leur vente instantanée d'électricité stockée et aussi, soyons fou, par la capacité de se mobiliser en plus de la vente en baissant collectivement la consommation électrique par l'acceptation d'une température de confort de 18° par exemple. Et fournir "Effacer" deux centrales nucléaires serait une motivation suffisante pour beaucoup. Mais ce n'est que mon avis ... surtout si l'effacement n'est plus que passif et devient actif avec le destockage partiel des batteries de forte capacité des voitures électriques.

Blockchain + énergie + gouvernement = tsunami ?

On touche du doigt, au delà de la vague qui approche pour le secteur de l'énergie, à la propagation sismique de changements de comportement pour les communautés intéressées par de nouvelles économies et impliquées dans de nouveaux modes de partage. Une nouvelle écologie. Mais c'est aussi une manière d'ajouter un peu de solidarité dans ce monde. Le mot "Chain" prend un nouveau sens. Plus précisément, reprend le sens de "chaine" qui , avec son sens social comme dans "chaine de solidarité", est bien l'endroit où le lien prend forme et redonne à l'homme sa dimension d'animal social doté d'une intelligence collective et collaborative.

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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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