TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

A EDF, le doute gagne tous les étages

A EDF, le doute gagne tous les étages

Cela aurait dû être un entretien annuel classique entre un patron et un membre-clé de son équipe. Le rendez-vous avait été pris de longue date. Mais ce mardi matin-là, le 1er mars, rien ne se passe comme attendu au siège d’EDF, à Paris. Quand le PDG, Jean-Bernard Lévy, commence à évoquer les sujets prévus, son directeur financier, Thomas Piquemal, l’arrête. Inutile de parler des objectifs annuels, lui dit-il : il s’apprête à démissionner.

La veille, Jean-Bernard Lévy a envoyé à François Hollande une lettre lui annonçant sa décision de lancer la construction de deux réacteurs nucléaires EPR à Hinkley Point, en Angleterre. Le projet doit être soumis au conseil d’administration avant la fin mars. Pour Thomas Piquemal, le point de rupture est atteint. A ses yeux, il n’est plus possible de cautionner ce chantier de plus de 20 milliards d’euros, qui risque, selon lui, de virer à la catastrophe et d’amener EDF au bord du dépôt de bilan. Jean-Bernard Lévy, stupéfait, tente de négocier un délai. Peine perdue. Dès le dimanche soir, une fuite force EDF à confirmer la nouvelle : son directeur financier, sa caution majeure auprès des ­investisseurs, claque la porte, en profond ­désaccord avec les choix du PDG.

EDF était la maison des certitudes. Certitude que le nucléaire est l’énergie de l’avenir. Foi en la compétence des ingénieurs. Confiance en l’Etat actionnaire. Aujourd’hui, le doute prévaut à tous les étages. Y compris à celui de la direction, comme l’a montré le spectaculaire départ de M. Piquemal.
Faut-il lancer Hinkley Point ? Tout miser sur le nucléaire ? Va-t-on fermer la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) ? L’Etat joue-t-il pour ou contre le groupe ? Et surtout, surtout : faut-il craindre une faillite, comme le laissent entendre les syndicats et l’ex-directeur financier ? La débâcle d’Areva est dans tous les esprits, et la chute de l’action EDF aussi : – 85 % en huit ans ! « Même nos entreprises sont mortelles, c’est ce que la filière nucléaire a découvert ces derniers mois et qui suscite tant d’interrogations », constate une cadre du siège.

« Roulette russe »

Pour tenter d’apaiser les inquiétudes, Jean-Bernard Lévy a entamé depuis quelques semaines un tour de France, rencontrant 200 salariés ici, 300 là, et leur présentant son projet, « Cap 2030 ». Les sondages effectués dans la foulée montrent un retour de la confiance. Mais « le personnel aimerait qu’on lui raconte une histoire claire, forte et motivante, par exemple, sur le numérique ou la transition énergétique, or ce n’est pas complètement le cas », relate un habitué des réunions. Et le PDG ne peut avoir réponse à toutes les questions.

A commencer par celles sur Hinkley Point. Lundi 4 juillet, le comité central d’entreprise a examiné ce dossier ultrasensible. La réunion a confirmé l’opposition des syndicats. En d’autres temps, la CGT aurait applaudi une telle aventure technologique doublée d’une offensive tricolore à l’étranger. Cette fois-ci, elle est la première à vouloir bloquer ce « projet fou ».

Les syndicats ont saisi la justice en référé, mobilisé leurs relais politiques, tandis que l’association des actionnaires salariés a alerté l’Autorité des marchés financiers : elle craint que le chantier britannique ne rende impossible le versement de dividendes pendant au moins sept ans. « Nous n’avons rien contre le nucléaire, au contraire, explique un porte-parole de l’association. Mais on ne veut pas jouer à la roulette russe. Le projet est beaucoup trop risqué pour une entreprise déjà sur la corde raide. »

Les syndicats préconisent d’attendre quelques années, le temps qu’EDF ait achevé le laborieux chantier du premier EPR français, celui de Flamanville (Manche), et que les ingénieurs aient dessiné les plans d’un EPR « optimisé », moins coûteux d’environ 20 %.

Malgré l’hostilité du personnel, la direction considère que la consultation est achevée et se prépare à lancer enfin la construction de Hinkley Point, retardée depuis des mois. Plusieurs dirigeants poussent en ce sens, en particulier Vincent de Rivaz, le patron d’EDF Energy, filiale britannique de l’électricien. Le départ de Thomas Piquemal l’a bien sûr poussé à se poser des questions, comme tous les autres. Mais il estime que tous les risques ont été identifiés, et que le projet est désormais particulièrement robuste.

Une succession de paires de gifles

Pas sûr, pourtant, que Jean-Bernard Lévy appuie immédiatement sur le déclencheur. « Le Brexit a changé la donne, indique l’un de ceux qui le côtoient. Est-ce que David Cameron, qui expédie les affaires courantes, peut s’engager sur un tel dossier ? Est-ce vraiment le moment d’y aller ? Il y a une vraie hésitation. » Les pouvoirs publics eux-mêmes, qui incitaient EDF à lancer ce projet jugé vital pour la filière nucléaire française, admettent que la situation est désormais « plus compliquée ».

Si le doute se généralise ainsi, c’est qu’EDF a reçu en six mois une succession de paires de gifles de nature à ébranler les convictions les mieux établies. Un peu comme Pierre Richard dans certaines de ses comédies – sauf que ce n’est pas comique. La première gifle a été l’exclusion du groupe du CAC 40, en décembre 2015, dix ans après son introduction en Bourse. « Nous étions habitués à être le meilleur élève, et soudain nous voilà relégués au fond de la classe de façon humiliante », commente une responsable de filiale.

Suivent l’annonce de la suppression d’au moins 3 500 postes dans le cadre d’un plan d’économies durci au bout de quelques mois, la démission du directeur financier, la chute accidentelle, en avril, d’un générateur de ­vapeur qui oblige à arrêter la centrale de ­Paluel (Seine-Maritime) pour un an, puis la lettre de Ségolène Royal proposant de 80 à 100 millions d’euros d’indemnités pour la fermeture de Fessenheim, là où l’entreprise en attendait 20 à 50 fois plus… Sans oublier les déboires rencontrés sur le ­démantèlement des vieux réacteurs – des travaux qui risquent de prendre cinquante à soixante ans de plus que prévu. Ni la ­découverte de malfaçons chez Areva, qui jette le soupçon sur les cuves d’une vingtaine de réacteurs d’EDF, dont celui en construction à Flamanville. Cette centrale à plus de 10 milliards d’euros pourra-t-elle jamais fonctionner ?

La liste des mauvaises nouvelles n’est pas close. Avec les surcapacités en Europe et la forte baisse des prix sur le marché de l’électricité, les profits d’EDF vont trinquer en 2017 et 2018. Certains redoutent un avertissement sur résultats lors de la publication des chiffres semestriels, fin juillet.

Attitude défensive

Au bout du compte, toutes les équipes se retrouvent sur la sellette. Les seigneurs du nucléaire sont accusés de ne plus savoir construire un réacteur ni faire tenir un générateur de vapeur. Les spécialistes des barrages redoutent la fin de leur monopole. Ceux des énergies vertes savent que les milliards consacrés au nucléaire vont limiter leur marge de manœuvre pendant des années. Les commerciaux voient les parts de marché d’EDF décliner plus qu’avant : dans la clientèle professionnelle, le poids des concurrents est passé de 29 % à presque 34 % en un an. Quant aux financiers, ils se désespèrent, malgré le fait que l’Etat actionnaire a accepté d’être moins gourmand en dividendes et, même, de remettre de l’argent au pot.

« EDF connaît un malaise qui tient avant tout à la rupture de son lien historique avec l’Etat », analyse Denis Florin, consultant spécialiste de l’énergie. Quand le gouvernement, au lieu de soutenir son entreprise, l’oblige à injecter des milliards dans le sauvetage d’un partenaire en déroute comme Areva ou à fermer une centrale qui fonctionne, rien ne va plus. Un an et demi après son arrivée, le PDG d’EDF se retrouve à batailler sur le dossier Fessenheim avec le gouvernement qui l’a nommé…

« La schizophrénie de l’Etat n’explique pas tout, nuance un haut cadre. EDF a aussi mal négocié deux tournants. L’ouverture des marchés à la concurrence dans les années 1990 a été vécue comme une contrainte qu’il fallait combattre, et il n’y a pas eu de vraie stratégie européenne. Puis, quand les énergies renouvelables ont pris leur envol, EDF a investi dans le secteur tout en critiquant les risques que cela fait peser sur les énergies concurrentes. » Dans les deux cas, une attitude avant tout défensive. Comme si les réussites d’hier, du temps du monopole, empêchaient le groupe de réussir son aggiornamento. Un désarroi aggravé par la catastrophe de Fukushima et la crise de l’énergie en Europe.

« En quelques années, on est passé d’une culture du service public productiviste à un modèle d’économie de marché, dans un monde de l’énergie en plein bouleversement, résume Jean-Luc Magnaval, le secrétaire du comité central d’entreprise. Cette rupture fondamentale explique largement les doutes actuels. » Un questionnement qui pourrait se révéler salutaire : « Le doute est le commencement de la sagesse », disait Aristote.

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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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