TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Pourquoi l’Etat et les contribuables vont devoir renflouer EDF

Emmanuel Macron en visite à la centrale nucléaire EDF de Civaux (Vienne) le 17 mars 2016. Le ministre de l'économie n'exclut pas de recapitaliser l'électricien, si besoin.
Emmanuel Macron en visite à la centrale nucléaire EDF de Civaux (Vienne) le 17 mars 2016. Le ministre de l'économie n'exclut pas de recapitaliser l'électricien, si besoin.

Avant sa démission fracassante le mois dernier, Thomas Piquemal, le directeur financier d’EDF, avait multiplié les avertissements sur la situation financière du groupe auprès de sa direction. Et il n’est pas le seul à s’en être alarmé. Trois mois plus tôt, les élus du comité central d’entreprise exerçaient à l’unanimité leur droit d’alerte face à la baisse du cours de l’action EDF et aux pertes de parts de marché. Même inquiétude du côté des analystes financiers : celui d’UBS va jusqu’à recommander de vendre l’action EDF, passée en dessous de la barre des 10 euros, après avoir perdu plus de la moitié de sa valeur depuis le printemps 2015. La raison d’une telle inquiétude, c’est qu’au-delà de l’affaire du projet risqué d’Hinkley Point, au Royaume-Uni, les finances de l’électricien apparaissent durablement plombées par un marché chamboulé et par une cascade d’investissements colossaux à venir. A tel point qu'il est devenu inévitable pour l'Etat de mettre la main à la poche.

Hinkley Point, le projet qui fâche

A l’origine du départ de Thomas ­Piquemal, il y a principalement le projet d’EDF, engagé en 2012, de construire deux réacteurs nucléaires de type EPR1 sur le site d’Hinkley Point, dans le sud-est de l’Angleterre. Un projet d’envergure, puisqu’il est calibré pour fournir, à terme, 7 % de la consommation en électricité du pays. Ce qui inquiète l’ex-directeur financier d’EDF, c’est l’ampleur de l’investissement nécessaire, évalué à ce jour à 24 milliards d’euros. Un fardeau qu’il juge trop lourd, d’autant qu’initialement EDF devait détenir seulement la moitié des parts du projet et qu’il en assume pour finir les deux tiers, aux côtés d’un partenaire chinois, CGN. Ce qui l’obligera à consolider dans ses comptes 100 % de l’emprunt lié à cette opération.

Une perspective dangereuse lorsqu’on sait que la dette d’EDF atteint déjà 37,4 milliards d’euros, auxquels il faut ajouter 10,5 milliards d’obligations hybrides2 que les analystes financiers considèrent comme étant une dette supplémentaire. Cerise sur le gâteau, la Banque d’Angleterre refuse d’apporter sa caution à tout financement lié à Hinkley Point tant que l’EPR français en cours de construction à Flamanville (Manche) n’est pas entré en service. « Il est difficile d’attirer des investisseurs sur une technologie qui n’a pas encore fait ses preuves. Tous les fonds d’investissement britanniques approchés ont fui le projet », constate Francis Raillot, représentant de la CFE-CGC au comité d’entreprise.

« Tous les fonds d’investissement britanniques ont fui le projet Hinkley Point »

Pourquoi l’Etat et les contribuables vont devoir renflouer EDF

Une semaine après la démission de Thomas Piquemal, un rapport de la Cour des comptes est venu remettre de l’huile sur le feu. Sur le chapitre d’Hinkley Point, les magistrats pointent les délais de réalisation très optimistes et un contrat peu équilibré pour EDF : « L’expérience des retards de mise en service des centrales d’Olkiluoto [neuf ans, Finlande, NDLR], Flamanville [sept ans] et Taishan [deux ans, Chine] peut évidemment susciter des interrogations quant à la capacité du projet Hinkley Point à tenir les délais initialement impartis. Or, si le coût du chantier dépassait le montant prévu, le surcoût serait à la charge d’EDF et de ses partenaires minoritaires, alors que […] EDF verrait ses profits plafonnés, au bénéfice des consommateurs britanniques, en cas de surperformance. » Une mise en garde à méditer pour les administrateurs d’EDF au moment de voter la décision finale d’investissement, qui devrait être prise début mai.

Pourquoi l’Etat et les contribuables vont devoir renflouer EDF

Un modèle économique en danger

L’opération Hinkley Point apparaît d’autant plus risquée qu’elle intervient dans une période de tensions sur les comptes d’EDF. Le bénéfice net, à 1,1 milliard d’euros, a reculé de 68 % en 2015. La dette, quant à elle, a crû de plus de 9 %. Devant ces résultats, l’Etat, actionnaire à 84 %, a accepté de toucher ses dividendes non pas en cash, mais en actions de l’entreprise. Ce qui permettra à EDF de conserver la bagatelle de 1,8 milliard d’euros dans ses caisses. Ces résultats en demi-teinte s’expliquent en grande partie par les bouleversements du marché de l’énergie. La consommation d’électricité stagne depuis 2005 et les prix se sont effondrés sur le marché de gros, sur lequel EDF est contraint par la loi de vendre une part croissante de sa production avec l’extinction progressive des tarifs réglementés. L’économie du nucléaire est bousculée à la fois par le gaz de schiste américain, le charbon bon marché et la montée en puissance des énergies renouvelables. L’électricien français vend ainsi aujourd’hui son kilowattheure 30 euros sur le marché de gros, quand son prix de revient, toutes charges et frais compris, approche, selon la Cour des comptes, les 60 euros. Une équation difficilement tenable.

Contraint de jouer les pompiers auprès d'Areva, EDF a toutefois obtenu de ne pas reprendre l'EPR finlandais

Déjà lestée de toutes ces difficultés, EDF est contrainte en outre par l’Etat de jouer les pompiers auprès d’Areva, plombée par 2 milliards d’euros de pertes en 2015. Contre sa volonté, l’électricien français doit reprendre l’activité fabrication de réacteurs nucléaires et de maintenance de l’industriel, pour 2,5 milliards d’euros. Dans sa délicate négociation avec la puissance publique, EDF a toutefois obtenu de ne pas reprendre les activités les plus à risque d’Areva. En l’occurrence, le projet Olkiluoto 3, en construction en Finlande. La facture du premier réacteur de la génération EPR a déjà dérapé de plus de 5 milliards d’euros et le client finlandais réclame 2 milliards de dédommagements dans une procédure d’arbitrage. Ce dossier restera cantonné dans le périmètre d’Areva. C’était là une condition expresse émise par le PDG d’EDF.

Un avenir plombé

EDF doit également faire face à ses engagements futurs. En France, il s’agit de la construction de l’EPR de Flamanville, dont les coûts ont également dérapé de 3,3 à 9 milliards d’euros aujourd’hui, alors que toutes les difficultés techniques ne sont pas résolues. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) devra d’ailleurs bientôt se prononcer sur la conformité de la cuve du réacteur où des anomalies avaient été relevées l’année dernière. L’énergéticien français a également prévu d’entreprendre d’importants travaux de sécurisation pour ses 58 centrales en activité, afin de rendre possible leur exploitation au-delà de quarante ans. La facture de ce « grand carénage » est évaluée à 51 milliards par l’entreprise d’ici à 2025 et à… 100 milliards par la Cour des comptes à l’horizon 2030. Le coût du stockage des déchets nucléaires est lui aussi sujet à des évaluations contradictoires. EDF a provisionné à cet effet 21 milliards dans ses comptes, quand l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) évalue cette opération à 34 milliards.

L'Etat pourrait autoriser la vente de RTE, la filiale d'EDF en charge du transport de l’électricité

Pour faire face à ces contraintes financières, EDF n’a d’autres solutions que d’en appeler à l’Etat. Ce dernier apparaît cependant tiraillé entre son rôle d’actionnaire et celui de régulateur en matière de choix énergétiques. Pour donner un coup de pouce à l’entreprise, le gouvernement pourrait décider d’une augmentation des tarifs réglementés, mais la mesure ne serait guère populaire à l’approche des élections. Il pourrait aussi autoriser la vente de certains actifs comme RTE, sa filiale en charge du transport de l’électricité, dont la valeur est estimée à 10 milliards d’euros. Mais en cédant ce « bijou de famille », EDF se priverait d’une importante source de revenus. De plus, le passage au privé de ce « monopole naturel » poserait de sérieuses questions pour l’avenir. Pour l’heure, le gouvernement semble surtout tenté d’accepter un allongement de la durée de vie des centrales nucléaires de quarante à cinquante ans, comme le lui demande ardemment EDF. Ce choix, qui fait polémique et que seule l’ASN peut autoriser en pratique, offrirait un sursis à EDF en lui permettant de différer le démantèlement de ses centrales, l’investissement dans de nouvelles capacités et les coûts associés.

Une recapitalisation à 12 milliards

Mais cela ne suffira pas et l’actionnaire ne devrait pas échapper à une recapitalisation3 d’ampleur de l’électricien : un effort que la direction d’EDF chiffrerait à 11,7 milliards d’euros. « S’il y a besoin de recapitaliser, nous le ferons », a assuré le ministre de l’Economie Emmanuel Macron le 17 mars, lors de sa visite de la centrale nucléaire de ­Civaux (Vienne). Une opération qui serait financée par la vente de participations de l’Etat dans d’autres entreprises et non par l’endettement public, a précisé dans la foulée le ministre des Finances Michel Sapin. Avant d’ajouter avoir demandé en contrepartie à EDF de « faire un certain nombre d’efforts de gestion et […] dans le choix de ses investissements ». Comme à son habitude, Emmanuel Macron a été plus explicite : « Le compromis social a été trop généreux », a-t-il affirmé, déclenchant la colère du syndicat majoritaire dans l’entreprise, la CGT. Après le front financier, un front social va-t-il s’ouvrir chez l'électricien ? Voilà en tout cas les salariés d’EDF prévenus.

  • 1.Réacteur pressurisé européen (European Pressurized Reactor), réacteur nucléaire de troisième génération développé par Areva NP et Siemens dans les années 1990 et 2000.
  • 2.Instrument de dette possédant certaines caractéristiques propres aux actions. A ce titre, les agences de notation considèrent que 50 % de l’encours d’une obligation hybride peuvent être assimilés à du capital.
  • 3.Opération par laquelle une entreprise renforce ses fonds propres (ses ressources) lorsque ceux-ci sont devenus insuffisants pour l’exercice pérenne de son activité.
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