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EDF, Areva : histoire d'un scandale d'État

EDF, Areva : histoire d'un scandale d'État

Alors que la décision de construction de centrales EPR en Angleterre vient d'être reportée, Jean-Michel Quatrepoint juge qu'il est urgent de relancer la filière nucléaire sur de nouvelles bases.

Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économiste. Il a travaillé entre autres au Monde, à La Tribune et au Nouvel Economiste. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont La crise globale en 2008 qui annonçait la crise financière à venir. Il est membre du Comité Orwell.

Son dernier livre, Alstom, scandale d'Etat - dernière liquidation de l'industrie française, est paru en septembre 2015 aux éditions Fayard.

LE FIGARO. - Les dirigeants d'EDF entendent signer définitivement avec les Anglais la construction de deux centrales EPR en Grande-Bretagne. Cette décision est-elle stratégique?

Jean-Marie QUATREPOINT. - La filière nucléaire française s'est mise dans un corner. Aujourd'hui, il n'y a plus de bonne solution. Elle n'a le choix qu'entre deux mauvaises solutions. Si EDF ne signe pas le contrat d'Hinkley Point, on risque de dire que la filière nucléaire française n'est plus capable de prendre des contrats à l'exportation. En revanche, si elle signe, c'est la vie même de l'entreprise EDF qui est en péril.

Pour quelle raison?

Il faut revenir aux origines de l'EPR. Son principe en a été décidé en 1992 par un accord politique entre Kohl et Mitterrand. Il s'agissait de développer les centrales de nouvelle génération dans le cadre d'une coopération franco-allemande entre Framatome et Siemens au sein d'une filiale dédiée Framatome ANP [maintenant, Areva Nuclear Power]. Or cet EPR est un produit de fausse génération. En réalité, il n'y a pas de véritable saut technologique ; il s'agit de centrales plus puissantes et qui assurent théoriquement une meilleure sécurité, avec des cubages de béton supplémentaires. C'est un produit hybride issu de deux technologies, deux cultures techniques différentes. Areva qui a récupéré Framatome et qui, sous la direction d'Anne Lauvergeon, voulait être le deus ex machina du nucléaire français, s'est alors lancée avec Siemens dans le contrat finlandais d'un premier EPR. Et ce, sans y associer ses partenaires historiques, EDF et Alstom. Or, les équipes d'Areva ont péché par arrogance et suffisance. Estimant avoir l'expérience, elles n'ont pas procédé à ce qu'on appelle le design : elles n'ont pas modélisé tous les aléas que pouvait rencontrer un tel prototype. Elles se sont dit qu'elles règleraient les problèmes «au fil de l'eau». Or, dans des projets de ce type, la modélisation est essentielle. On ne peut pas se contenter de design au rabais. Du coup, à chaque incident on tâtonne, on perd du temps et de l'argent. C'est ce qui s'est passé en Finlande: ce contrat a tué Areva.

Pourtant, à Flamanville, c'est EDF, le maître d'œuvre…

Avec une certaine arrogance, les équipes d'EDF ont commis la même erreur qu'Areva. Ayant installé 58 réacteurs, elles ont estimé qu'elles seraient capables de faire marcher l'EPR. Et EDF n'a pas fait non plus de design suffisant... malgré les mille informaticiens du centre de Montrouge. Faute de cette modélisation, de cette numérisation des aléas, EDF et Areva se trouvent confrontées à des problèmes qu'elles ne savent pas résoudre. Comme en témoignent les fissures apparues sur la cuve de Flamanville. Si l'EPR n'apporte pas un saut technologique majeur, en revanche, l'ajout de m³ de béton multiplie les problèmes de façon exponentielle. On n'a pas pu tirer profit des erreurs de l'expérience finlandaise, car tout n'est toujours pas réglé, Areva n'a pas apporté sa courbe d'expérience et son usine du Creusot a perdu en compétence. À l'intérieur même d'EDF, un certain nombre de cadres doutent depuis environ six ans de l'EPR. Du moins dans sa version de 1450 MW.

EDF étant le leader mondial du nucléaire, comment de telles erreurs de gestion ont-elles été rendues possibles?

Les compétences se sont peu à peu étiolées. On a sous-traité de plus en plus.

Ce phénomène n'est pas propre à EDF, on le retrouve dans de grandes entreprises publiques ou parapubliques comme la SNCF. Il y a d'abord, l'ouverture des marchés européens de l'électricité à la concurrence et le démantèlement partiel d'EDF avec la séparation d'ERDF qui ont indiscutablement déstabilisé l'entreprise. D'autant que pour compenser ces concurrences nouvelles, l'entreprise s'est imaginée qu'elle pouvait partir à la conquête des marchés aux quatre coins du monde, - Amérique latine, Etats-Unis… - elle a multiplié les investissements qui se sont pour la plupart révélés des échecs coûteux. Certains de ses financiers se sont également mis à spéculer à Londres sur le trading des matières premières. Coût: 1 milliard d'euros.

Il y a ensuite un problème de renouvellement des générations. Ceux qui ont bâti la filière nucléaire, les «nucléocrates» sont partis peu à peu à la retraite: eux avaient l'expérience. C'est le même phénomène chez Areva. Les compétences se sont peu à peu étiolées. On a sous-traité de plus en plus. Et les entreprises du secteur nucléaire ont eu de plus en plus de difficultés à recruter des ingénieurs, ces filières étant délaissées par les jeunes générations au profit notamment de la finance. Enfin, il faut souligner le changement de processus de désignation des dirigeants d'EDF, avec le choix de profils plus politiques, dès le milieu des années 1990. Certains furent plus mauvais que d'autres mais, jusqu'à ces dernières années, la machine EDF continuait de tourner. Mais avec l'absence de leadership au sommet, la constitution de chapelles, un pouvoir syndical hyperpuissant et un État actionnaire évanescent, comme dans le cas d'Areva, l'entreprise EDF s'est peu à peu étiolée, comme un grand corps malade.

En quoi la signature du contrat mettrait-elle en danger EDF sur le plan financier?

Ce contrat avec les Britanniques est une fuite en avant. Henri Proglio et le directeur financier de l'époque, Thomas Piquemal, avaient mis des garde-fous. EDF n'avait que 45 % du contrat, Areva 10 % et les chinois le reste. Mais la banque d'Angleterre donnait sa garantie. Or, ce contrat a été revu et Jean-Bernard Lévy, comme Emmanuel Macron, ont accepté qu'EDF reprenne la part d'Areva et monte même à 66 %. Et la garantie de la banque d'Angleterre a disparu. En outre, les Britanniques se sont prémunis contre les risques d'échec. Certaines clauses du contrat lient le sort d'Hinkley Point à celui de Flamanville. Si cette dernière ne fonctionne pas, EDF devra verser des indemnités considérables aux Britanniques. Et avec une participation de 66 %, EDF consolide intégralement dans ses comptes le risque de Hinkley Point, soit 25 milliards d'euros: ce risque mettrait EDF en faillite.

La facture du carénage va s'élever entre 50 et 100 milliards d'euros, et c'est cela, la priorité.

Voilà pourquoi il ne faut pas signer ce contrat tant que Flamanville ne fonctionne pas, tant que l'Autorité de sûreté nucléaire française n'a pas donné son aval à la mise en service de cette centrale. Sinon EDF et la France prennent un risque majeur, car EDF a d'autres investissements qui sont prioritaires pour notre pays: celui d'assurer le grand carénage, la prolongation de la durée de vie des centrales actuelles et leur mise aux normes de sécurité nouvelles, édictées après Fukushima. La facture du carénage va s'élever entre 50 et 100 milliards d'euros, et c'est cela, la priorité.

On ne peut pas prendre le risque d'aller verser quelques dizaines de milliards outre-Manche, car on ne pourra pas garantir la mise en service des EPR.

Pourquoi Thomas Piquemal, le directeur financier d'EDF, a-t-il démissionné?

En son âme et conscience, il a considéré qu'il ne pouvait pas avaliser les dispositions du contrat, car elles faisaient peser à la fois un risque majeur sur EDF, l'État, et le contribuable français. À présent, il faut tout mettre sur la table, et reprendre le dossier, ce que ne font ni la direction générale d'EDF, ni le gouvernement.

Pourquoi le gouvernement, et en particulier le ministre de l'Économie Emmanuel Macron, poussent-ils à la signature de cet accord?

Pour des raisons d'affichage diplomatique - comme cela a été le cas pour les paquebots STX à Saint-Nazaire. Dans la perspective de la campagne présidentielle, la signature de contrats industriels fait toujours bonne figure. L'État a failli dans la gestion d'Areva, comme dans celle du cas Alstom, et risque de faillir dans celle d'EDF. La haute fonction publique, le gouvernement et Emmanuel Macron n'ont pas su imaginer en temps voulu de solution alternative pour la branche énergie d'Alstom, ils n'ont pas anticipé la déconfiture d'Areva, il n'osent pas prendre la décision raisonnable pour sauver EDF.

Dès lors, que faire?

Il faudrait reprendre le processus à zéro et refaire le design complet de l'EPR. Cela peut aller vite, dès lors qu'on utilise toutes les compétences à l'intérieur mais aussi à l'extérieur d'EDF et que l'on agit avec la plus grande transparence. Il faut se donner deux à trois ans et si l'on s'aperçoit que l'EPR est décidément trop complexe, il vaut mieux se rabattre sur des solutions plus fiables et moins coûteuses. C'est ce qu'ont fait Rosatom [L'Agence fédérale russe de l'énergie atomique], les Sud-Coréens, voire les Chinois: des centrales moins puissantes, moins complexes, mais qui répondent aux nouvelles normes de sécurité et qui assureront la transition vers des centrales d'un autre type qui offriraient, elles, un véritable saut technologique à horizon trente-quarante ans. Il y a beaucoup à faire en matière de recherche fondamentale.

Il serait nécessaire de recenser toutes les compétences qui existent, et qui sont disséminées en France - chez Areva, EDF, mais aussi Dassault systèmes, pour le numérique, ou dans les départements des réacteurs des sous-marins nucléaires - pour les mobiliser sur l'EPR.

Avec le nucléaire, le zéro défaut est une obligation absolue. On ne peut pas se permettre le moindre risque. La mission d'EDF, c'est d'assurer la production d'électricité pour les utilisateurs français - ménages et industriels - aux meilleures conditions de sécurité et aux meilleurs coûts.

Le pire serait de bricoler des montages financiers, une usine à gaz, pour faire croire qu'EDF a les moyens financiers de faire face à un échec à Flamanville et Hinkley Point. L'heure n'est plus à de tels bricolages mais à une mobilisation d'ensemble pour sauver ce qui existe, mener à bien le grand carénage des centrales et relancer la filière nucléaire sur de nouvelles bases.

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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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