TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Nucléaire, discours d’une obstination

Nucléaire, discours d’une obstination

Ségolène Royal, ministre de l’écologie, prenait récemment position en faveur d’un maintien durable de l’énergie nucléaire. Elle expliquait ainsi dans une interview à Usine Nouvelle : « Il faut maintenant programmer les investissements de sécurité des réacteurs existants. Mais il faut aussi programmer la construction d’une nouvelle génération de réacteurs, qui prendront la place des anciennes centrales lorsque celles-ci ne pourront plus être rénovées. ». Un triste entêtement selon moi, qu’elle argumente de différentes manières.

Le nucléaire, à l’intérieur d’une centrale, c’est techniquementça. Je vous laisse la joie de regarder cette vidéo, postée par, je crois, un programme d’éducation à l’énergie nucléaire des Emirats Arabes Unis. On mettra ici de côté l’argumentation (qu’on retrouvera plus loin dans le texte) pour ne retenir que l’aspect technique, tout en soulignant que beaucoup d’éléments sont oubliés.

Le nucléaire est un sujet particulièrement Français. S’il est présent dans de nombreux pays, et qu’il pose question quel que soit son niveau d’implantation, il représente en France 80% de la production d’électricité. C’est une situation qui résulte avant tout de choix politiques fait dans les années 60 et 70, dans l’idée de permettre au pays de limiter son lien de dépendance avec les énergies fossiles, aux prix fluctuants. Elle a vu grandir des entreprises qui sont aujourd’hui des fleurons de l’industrie « à la française » et qui, accompagnant les voyages politiques, vendent des centrales à l’étranger (comme en Inde par exemple, en zone sismique. Pulsions autodestructrices ?).

Le nucléaire en France s’est installé rapidement et solidement, porté par une vision politique à court terme. Consécutivement, on semble aujourd’hui trop engagé pour faire demi-tour. C’est en tout cas ce qui transparait, au sein d’autres arguments, dans les discours de soutien à cette source d’énergie. La transition est évoquée du bout des lèvres, et les nouveaux modèles de centrales sont présentés comme des alternatives positives.

S’il serait aujourd’hui impossible de subvenir aux besoins énergétiques français sans le nucléaire, une réelle politique de transition est envisageable et faire disparaitre le nucléaire du territoire au profit d’énergies renouvelables serait le résultat d’une vraie vision de long terme.

Dans ce texte, je vais vous donner mon avis, bien qu’il soit possible que vous vous en contrecarriez. D’abord en relevant ce qui peut être vu comme les limites de l’énergie nucléaire, qui la rende à mes yeux incohérente. Elle est pratique, et rend matériellement service mais ses externalités réelles ou potentielles en font pour moi un mauvais choix. Puis en décortiquant les arguments des défenseurs du nucléaire, qui pourront apparaitre sous la lumière offerte par les limites précédemment soulevées (je ne suis pas sûr de la tournure de cette phrase…).

Une source d’énergie pleine de paradoxes.

Les paradoxes du nucléaire dépassent la question écologique, qui est soit dit en passant centrale, et pour moi directement liée à la stabilité sociétale / économique d’un pays. Il apparait que les limites de cette énergie ont aussi une portée très directement économique qui, on pourrait penser, devrait avoir plus de résonance aux oreilles des décideurs politiques (oui, c’est cliché).

Ici, je vais évoquer la problématique des déchets, celle du risque d’accident et enfin, celle du démantèlement. Il y en a d’autres, mais je ne veux pas vous endormir sous des tonnes de mots et ces limites me semblent suffisamment importantes pour poser la question du « nucléaire » dans son ensemble.

Les déchets

Ce sujet, je l’ai découvert tout jeune avec Fred et Jamie. « C’est pas sorcier », oui oui. Le procédé utilisé dans les centrales nucléaire laisse des résidus de combustible, des « déchets radioactifs », terriblement toxiques, dangereux. Le « traitement » des déchets radioactifs passe par différentes étapes. On peut se demander si le terme de « traitement » n’est pas optimiste. En France, les déchets finissent pour la plupart par être installés dans des barils étanches, eux-mêmes placés dans des grands tubes de bétons, scellés sous terre. Dans ce procédé, le problème est que les déchets ont une durée de vie supérieure aux barils qui les contiennent et au béton qui les entoure. On ne sait donc pas les contenir jusqu’à la fin de leur radioactivité, mais on choisit quand même d’essayer de le faire. Ce traitement a un coût important. Et durable, si la responsabilité de ce « traitement », ce qui devrait vouloir dire la suivi des déchets jusqu’à la fin de leur radioactivité, est assumée. Et imprévisible, par ce qu’on ne sait pas ce que ces déchets deviendront, si leur environnement changera, ni même ce que nous deviendrons, socialement, politiquement... Cette méthode est en plus limitée par l’espace qu’elle nécessite : une fois scellés, ces espaces sont pris pour quelques années. Il faut donc en trouver de nouveaux, et ce tant qu’on utilise l’énergie nucléaire.

Cette méthode peut paraitre à certains regards relativement « propre », en tous cas à très court terme. Mais ce n’est pas la seule utilisée. Des barils ont ainsi, par exemple, été jetés dans la manche. D’autres sont envoyés par convois dans des pays où les régulations sont bien moins sévères…

La gestion des déchets aurait, je pense, dû être un frein majeur au moment où la France, par l’intermédiaire de ses représentants politiques, a choisi de plonger dans l’énergie nucléaire. Parce que la durée de vie des déchets est incroyable et nous dépasse, parce qu’on ne sait pas réellement les traiter ou encore parce qu’ils sont extrêmement dangereux. Le coût économique à long terme lié à ces déchets en est imprévisible.

Le risque d’accident

Le risque d’accident ne se limite bien sûr pas aux déchets. Il existe des exemples bien connus. On pourra dire que l’état de la centrale de Tchernobyl a sans doute causé son explosion. Mais toutes les catastrophes n’ont pas eu lieu dans de telles conditions politiques et économiques. Fukushima parlera de lui-même. Parce que les centrales sont construites des mains de l’homme, parce qu’elles sont gérées par l’homme, parce qu’on ne sait pas prévoir l’avenir, le risque zéro n’existe pas. Et on parle ici du risque nucléaire. L’explosion d’une centrale est une catastrophe incroyable, fatale à court ou moyen terme, pour les hommes et l’environnement. C’est un genre de catastrophe intraitable, si bien qu’au Japon, c’est la mafia qui se charge de le faire, dans le respect des règles bien sûr.

Le cout d’une telle catastrophe est difficilement mesurable, tant son impact est large. Des victimes liées à l’explosion même aux conséquences de la radioactivité qui ne connait pas de frontièrecontrairement à ce qu’on nous a expliqué en 85… Ces couts sont supportés par différents acteurs, et en grande partie par les citoyens eux-mêmes.

Partant du principe que le risque zéro n’existe pas et qu’une catastrophe a de telles conséquences, on peut encore une fois soutenir que l’énergie nucléaire n’est pas le meilleur choix, contrairement à la manière dont laquelle elle est souvent présentée, sur le plan écologique et humain mais aussi économique.

Le démantèlement

Un autre coût, bien certain quant à lui, est celui du démantèlement des centrales. Les matériaux utilisés dans leur construction ont une durée de vie limitée et une rénovation n’est jamais un remplacement complet. Indubitablement, les centrales vieillissantes devront être démantelées. Un cout important. Il ne s’agit pas ici de faire exploser le bâtiment et de ramasser les morceaux à la pelleteuse (bien que ça simplifierait les choses à Fukushima). Les bâtiments eux-mêmes peuvent être considérés comme des déchets. Ils doivent être démantelés en toutes précautions, un mot qui prend tout son sens dans certaines parties de ces bâtiments, et les morceaux doivent être « traités ».

Tout ça a un cout très important, bien que difficile à évaluer, qui n’est aujourd’hui pas pris en compte dans le prix de vente de l’électricité produite.

Un cout suffisamment important pour que les acteurs concernés semblent vouloir l’éviter et repousser l’échéance au maximum. Fessenheim est un exemple. La fermeture de cette veille centrale est repoussée et repoussée. Ce qui inquiète même à l’étranger.

Pris sous cet angle (que j’ai choisi mais qui existe), l’énergie atomique n’apparait donc pas être une solution évidente. Mais elle est bien défendue par un bon nombre de personnes.

Les discours pro-nucléaires :

Apres les “faits”, dans leur exposé biaisé par ma propre position, je le reconnais, intéressons-nous au discours. Pour ça, on peut rebondir sur les propos de Ségolène Royal dans l’usine nouvelle. C’est dans l’intro de cet article, donc ça parait logique. Toute l’argumentation pro nucléaire ne s’y retrouve pas, parce que Ségolène Royal, parfois antinucléaire, explique ici être contre le « tout nucléaire », un bon moyen de contourner le sujet en expliquant ne pas être contre sur le principe (ce qu’elle qualifierait de position « idéologique »). On saluera d’ailleurs (enfin je parle pour moi au moins) le fait qu’elle appelle à investir dans le renouvelable. Mais toujours est-il qu’on peut apercevoir de gros morceaux d’arguments pro-nucléaires. Ca servira de bonne base d’analyse.

L’énergie nucléaire est un atout, la fierté forcée d’une situation inchangeable.

La France, grande nation, une des plus grande même, si ce n’est la plus magnifique… Son art, sa culture, son histoire, et son nucléaire… L’énergie nucléaire et les grands groupes français qui en sont spécialistes sont bien souvent présentés comme des marqueurs identitaires, des atouts dont tout français devrait être fier, des piliers de la « grandeur » du pays. Lorsqu’ils sont mis à la même hauteur que les valeurs républicaines, ils prennent une tournure « naturelle » et intemporelle, s’inscrivant dans l’imaginaire national (pour reprendre l’idée de Benedict Anderson). L’énergie nucléaire y revendique sa place en tous cas, et Ségolène Royal parle ainsi de « notre industrie » en évoquant les groupes du nucléaire. La position actuelle de ces entreprises et la part importante du nucléaire en France n’est pourtant que le résultat d’une politique, pour grande part menée dans les années 70. C’est le résultat de choix de certains hommes et femmes, accompagnés de beaucoup de communication, et ce n’est pas une situation « naturelle », ni une réalité intemporelle. Aujourd’hui comme à l’époque, ce n’est pas le seul choix possible.

Par ailleurs, le fait de déclarer qu’on est bon dans un domaine ne fait pas de ce domaine un bon domaine (c’est pas très joli comme tournure, je vous l’accorde). Déclarer que l’on est le meilleur dans un domaine n’est pas un argument suffisant pour soutenir que ce domaine est important, vital, ni qu’une présence dans ce domaine est bienfaisante. Dans la même veine, mais ce n’est là que mon avis, l’argument de la supériorité internationale dans un domaine ne justifie rien du tout, si ce n’est le maintien de cette position. Une autojustification inutile à mes yeux, qui n’explique pas qu’on limite la transition énergétique.

En plus d’être un objet de fierté, l’énergie atomique est présenté comme indispensable. Et Ségolène Royal le fait de manière optimiste : « L’énergie nucléaire est un atout, même si demeurent des questions sur la gestion des déchets et l’approvisionnement en uranium. Elle nous permet de réaliser la transition énergétique, car, comme je l’ai dit à l’Assemblée nationale, elle assure une sécurité énergétique. ». Cette phrase prise seule, je ne peux que souligner l’idée que la position actuelle du nucléaire le rendant incontournable sur le très court terme n’en fait pas un « atout ». Tout juste une obligation (notion moins positive). Pour aller plus loin, lorsque l’on met ces phrases en parallèle à celles dans lesquelles la ministre explique qu’il est souhaitable de rénover les centrales et de remplacer les anciens réacteurs par des nouveaux, cela élimine de suite la « transition énergétique » de l’équation. La seule raison de qualifier l’énergie nucléaire d’atout se retrouve balayée.

Dans ces logiques, on peut apercevoir ce qui ressemble à l’argument suivant : « je suis trop avancé pour pouvoir faire demi-tour ». Celui-ci n’est pour moi pas valable, surtout dans un pays qui possède de nombreuses ressources, comme le souligne elle-même Ségolène Royal : « Les tenants des énergies renouvelables ont été marginalisés. Il ne faut pas reproduire cette erreur, d’autant plus que nous avons des entreprises, grandes et petites, très performantes dans ces filières d’avenir ». Dommage, pour moi, que le nucléaire reste aussi central dans son équation à long terme. Une équation explosive.

L’énergie nucléaire contre le réchauffement climatique

« Depuis Fukushima, la demande mondiale de nucléaire a baissé, même si, dans la construction d’une économie décarbonée, le nucléaire est un atout évident… »

Le réchauffement climatique a de moins en moins de détracteurs. Il reste quelques irréductibles, mais leur nombre est négligeable. L’acceptation générale de la situation a permis aux pro-nucléaires de faire du peu de CO2 rejeté par cette énergie un argument de vente (comme dans cette vidéo). En effet, seuls la construction de la centrale et le processus d’obtention du carburant (principalement de l’uranium) sont émetteurs de carbone. On peut par exemple voir sur ce site, un comparatif tentant de démontrer que les émissions de gaz à effet de serre du nucléaire sont moins importantes que celles de l’éolien ou du photovoltaïque qui nécessite beaucoup d’énergie à la fabrication (une énergie pour le moment productrice d’effet de serre). Ce comparatif oublie de souligner que ces énergies renouvelables n’ont pas besoin de carburant. L’obtention de carburant pour le nucléaire est une constante, présente pendant toute la durée de la vie d’une centrale.

Ce type d’énergie émet donc durablement des gaz à effet de serre bien que, et il faut le reconnaitre, ces émissions soient beaucoup moins importantes que pour les énergies fossiles. Le réchauffement climatique n’est cependant pas la seule catastrophe environnementale qui touche nos sociétés. Et il est, quand on approche cette notion « d’environnement » comme un tout, illogique de soutenir une pratique propre d’un cote mais polluante de l’autre. Les déchets nucléaires sont une externalité bien suffisamment négative pour faire du nucléaire une forme d’énergie loin d’être « bonne pour l’environnement ». On ne saurait, je pense, mettre en avant son bilan carbone sans rappeler l’existence de ces déchets, à moins d’être un peu malhonnête. Surtout qu’on ne sait pas encore complètement gérer ces déchets, comme évoqué précédemment.

Une solution « moins pire » qu’une autre n’est pas une bonne solution en soi. Tout au mieux, la meilleure des deux. Mais les alternatives existent, et pourraient exister si les moyens suffisant leur étaient alloués, des moyens auxquels les économies faites à moyen terme en oubliant le nucléaire pourraient contribuer. On peut d’ailleurs saluer les appels de Ségolène Royal pour augmenter les investissements en termes d’énergies renouvelables, tout en rappelant qu’ils doivent pour elle, selon l’article d’Usine Nouvelle, exister en parallèle au nucléaire. Prendre véritablement position serait « aller trop loin » pour elle. C’est dommage.

L’anti-nucléaire est une idéologie

« Je n’ai pas mis dans la loi sur la transition énergétique une limitation à quarante ans comme le voulaient les écologistes. Ce n’est pas une bonne façon de procéder vis-à-vis de notre industrie. À l’international, ce serait un couperet trop idéologique. »

Cet argument est récurent et présent dans bien des sujets. Une forme d’argumentation tentant de disqualifier toute forme de critique ou d’alternative. Ici, limiter la durée de vie des centrales est qualifier « d’idéologique », un terme qui s’accompagne d’un imaginaire à la 1984 et d’une image claire d’individus non-lucide, endoctrinés et incapables de réfléchir par eux-mêmes. C’est assez faible et démocratiquement contreproductif.

Ce type d’argument s’accompagne souvent d’une promotion « technicienne » du nucléaire. Elle passe par une mobilisation du discours plus large sur « le progrès » scientifique, forcément positif, contre lequel on ne se dresse qu’en étant « extrémiste ». Le nucléaire y est inscrit comme une prouesse technologique (je ne saurais le nier), un pas vers le futur, un futur idéalisé et positif.Areva parle ainsi, à travers son slogan, « d’avenir pour l’énergie ». Son offre « pour produire de l’énergie décarbonée » est largement composée de nucléaire, mais inclut quand même une petite carte renouvelable, mise sur un pied d’égalité, dans un onglet « vert ». Le nucléaire dans ce genre de discours et présenté sous son meilleur jour et au sein d’autres avancées techniques, uniquement qualifiées comme telles, sans réellement faire état de ce qu’elles apportent (de positif comme de négatif). On est ici dans le domaine du rêve et de la « science-fiction » plus que de la réalité.

Le nucléaire n’est donc pour moi pas une solution durable et il ne peut pas vraiment être présenté comme tel. Si on ne peut pas le faire disparaitre du jour au lendemain, de vrais choix, une vraie politique de transition serait positive à moyen et long terme et plus défendable. Enfin, je pense.

PAR CLÉMENT HELARY

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