TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

EDF, la bombe à retardement

EDF, la bombe à retardement

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Résumé

"La question n'est plus de savoir s'il y aura un accident nucléaire grave en France, mais quand et où". Ce propos n'a pas été tenu par un anti-nucléaire, mais par un cadre dirigeant d'EDF. Ce constat alarmant a été confirmé par d'autres salariés de l'électricien, mais aussi par des travailleurs de la sous-traitance nucléaire, ce nouveau lumpenprolétariat créé de toute pièce par EDF.

Après plusieurs mois d'enquête, j'ai fini pas partager ce constat. Pendant des années, j'ai cru, comme beaucoup de Français, qu'EDF mettait tout en oeuvre pour garantir la sureté du parc nucléaire. C'est malheureusement faux : problèmes de conception et de construction des réacteurs, maintenance sacrifiée pendant des années, désorganisation interne, hémorragie des compétences... L'état de nombreux réacteurs est inquiétant.

Pourtant, EDF et les pouvoirs publics ont décidé de rallonger la durée de vie des centrales qui avaient été construites pour durer jusqu'à 40 ans. La raison ? EDF, qui a perdu quelque 15 milliards d'euros dans ses opérations internationales, n'a pas les moyens de bâtir de nouvelles capacités de production d'électricité pour remplacer les réacteurs qui atteindront les 40 ans d'ici 2028. Exsangue financièrement, EDF joue notre avenir à la roulette russe.

Thierry Gadault

Thierry Gadault est journaliste économique. Après avoir travaillé à La Tribune, L'Expansion et au Nouvel Economiste, il est le rédacteur en chef du site www.hexagones.fr. Il est l'auteur de plusieurs livres sur l'industrie de défense et la famille Lagardère. EDF, la Bombe à retardement est le troisième livre qu'il consacre à l'énergie, après Areva mon amour, enquête sur un pouvoir qui les rend fous (François Bourin Éditeur, 2012), et Henri Proglio, une réussite bien française, coécrit avec Pascale Tournier (Les éditions du moment, 2013).

EDF, la bombe à retardement

Extraits

Quand les centrales nucléaires françaises sont gérées avec la rigueur d’Homer Simpson

Entretien douteux, management des équipes inconscient, pièces de rechanges introuvables malgré un équipement en fin de vie, appel à de la sous-traitance non-qualifiée... Première partie de "EDF, la bombe à retardement".

Tout le monde connaît la famille Simpson : Homer, Marge, Bart, Lisa et Maggie. Un dessin animé américain, qui est une critique féroce de "l’american way of life", pourtant diffusé par l’une des chaînes les plus réactionnaires du pays (Fox, la même que celle qui se fit la propagandiste de la torture avec la série "24 Heures chrono"). Dans cette série drolissime, Homer travaille dans une centrale nucléaire et, évidemment, provoque un tas de catastrophes. Avant d’enquêter sur le nucléaire et EDF, je n’imaginais pas que ce dessin animé, totalement loufoque, puisse être aussi proche de la vérité !

C’est l’un des grands mythes du nucléaire français : l’exploitation des centrales serait parfaite (ou quasi parfaite). Pour preuve, la France, depuis le double accident grave survenu sur les réacteurs graphite-gaz de la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux, n’aurait connu aucun accident significatif sur ses réacteurs à eau pressurisée. Les compétences et le sérieux des équipes d’EDF seraient ainsi la première garantie qu’aucun risque notable n’est pris, l’électricien s’assurant que toutes les décisions vont d’abord dans le sens d’un strict respect de la sûreté des réacteurs.

Là encore, la réalité est bien différente de cette communication à l’eau de rose du lobby nucléaire. Pour s’en convaincre, un petit tour sur le site en ligne de l’ASN peut suffire : l’autorité de contrôle informe très régulièrement sur les incidents intervenus dans tel ou tel réacteur. Et la presse a pris l’habitude de consulter son site Internet, les journaux de la presse régionale faisant régulièrement leur une sur l’arrêt inattendu intervenu dans la centrale du coin. Certes, ces incidents, comme des rejets toxiques accidentels, ne semblent pas remettre en cause le sérieux d’EDF. Mais ils sont suffisamment fréquents, l’ASN dénombre une centaine d’incidents classés au niveau 1 de l’échelle des risques INES par an en France dont plus la moitié sont attribuables à EDF (27) pour que l’on s’interroge toutefois sur la gestion quotidienne des centrales.

Si l’on veut rester un optimiste béat, persuadé que tout va pour le mieux, il ne faut donc pas discuter avec les salariés du nucléaire. Les très nombreuses anecdotes qu’ils racontent ont de quoi effrayer. Dans le long portrait que lui a consacré le quotidien La Croix quelques semaines avant son départ à la retraite (28), André- Claude Lacoste, qui présidait alors l’ASN, raconte ainsi comment, après plusieurs incidents incompréhensibles intervenus à la centrale de Dampierre (dans le Loiret), il a été contraint de s’y rendre en 2000, de réunir les huit cents salariés et de les mettre en garde contre une fermeture de l’installation si ces incidents se poursuivaient.

En descendant la Loire sur 200 kilomètres à partir de Dampierre, on arrive à Chinon. Cette très agréable ville des bords de Loire est évidemment connue pour son vignoble. Moins pour sa centrale. Et c’est bien dommage ! Située à quelques kilomètres sur la commune d’Avoine, la centrale de Chinon mérite une visite. Tout d’abord, cette centrale fut l’une des toutes premières construites en France : elle exploita jusqu’en 1990 quatre réac- teurs graphite-gaz. Dans les années quatre-vingt, EDF mit aussi en service sur ce site quatre nouveaux réacteurs REP. Mais certains des responsables du site furent, parfois, d’incroyables farceurs.

Il y a quelques années, croyant très certainement bien faire et surtout économiser des sous, un directeur de la centrale décida ainsi qu’il n’était pas nécessaire d’entretenir les deux canaux de dérivation qui approvisionnent en eau les réacteurs et les piscines d’entreposage du carburant usagé. Quelle tête de linotte, il avait oublié que la Loire charrie beaucoup de sable. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Si, si, les deux canaux ont été totalement envahis par le sable ! EDF dut faire venir en catastrophe d’énormes pompes utilisées dans les polders néerlandais pour rétablir l’approvisionnement en eau des réacteurs, et le désensablage des canaux prit une bonne année. On cherche encore l’économie générée par l’arrêt de l’entretien des canaux.

C’est le Dr Dominique Huez, aujourd’hui retraité et longtemps emblématique médecin du travail de la centrale qui raconte cette histoire (29). Ayant passé près de trente années de sa vie à Chinon, ce médecin, pionnier dans les domaines de la recherche sur les maladies psycho-professionnelles et sur les risques sanitaires auxquels sont exposés les salariés du nucléaire, est une mine à bonnes histoires. Il se souvient notamment que peu de temps après son arrivée dans cette centrale, EDF fut confronté à un gros problème de pollution : les transports de combustibles usagés, qui à l’époque fuyaient beaucoup, passaient par la rue principale d’Avoine, commune dans laquelle est installée la centrale, qui était donc contaminée.

Pour régler le problème (ou le cacher ?), EDF se contenta de recouvrir la rue d’une nouvelle couche de bitume.

Avant de quitter Chinon, une dernière histoire, toujours racontée par Dominique Huez. Outre ses huit réacteurs nucléaires (quatre réacteurs graphite-gaz et quatre REP), cette centrale abrita aussi un laboratoire de recherche métallurgique, dont l’objet était d’étudier l’effet du rayonnement ionisant sur le vieillissement des matériaux. On ne peut que se féliciter d’un tel sérieux d’EDF, puisque le vieillissement des cuves est au cœur de la problématique de l’allongement de la durée de vie des réacteurs. Seul problème, aucune règle en matière de sûreté n’y fut respectée, les matériaux contaminés étant entreposés n’importe comment. Ce laboratoire devint vite un haut lieu d’exposition aux radiations et EDF s’empressa de le fermer (un autre centre d’études a ouvert par la suite). Il y a quelques années, l’électricien fut contraint de rappeler en activité l’un des chercheurs (parti entre-temps à la retraite), attaché à ce laboratoire, pour savoir où étaient passés les matériaux contaminés et pour pouvoir nettoyer les lieux…

Ne quittons pas les bords de Loire, mais remontons son cours pour nous rendre à Belleville, cette centrale du Cher dont le béton des enceintes de confinement donne déjà des sueurs froides à l’ASN (voir chapitre précédent).

"Il y a quelques années, raconte Olivier (30), un technicien embauché lors de la mise en service du premier réacteur, nous avons eu un problème avec un diesel de secours qui sert à l’alimentation électrique des réacteurs en cas de coupure du réseau : de l’eau s’introduisait dans le carter d’huile. Il fallait donc réparer et surtout jeter l’huile. Mais voilà, quand on a voulu remettre de l’huile neuve, il n’y en avait pas une goutte de disponible dans tout EDF. La livraison n’est arrivée qu’une semaine avant que l’ASN nous oblige à fermer la centrale !" Petite précision, l’ASN avait donné un mois à EDF pour régler le problème.

"Actuellement, poursuit Olivier, nous avons le plus grand mal à trouver certaines pièces de rechange qui soient conformes au cahier des charges. EDF, en arrêtant pendant des années ses commandes auprès des industriels français qui avaient participé à la construction des centrales, a provoqué la faillite de nombre d’entre eux, et doit maintenant se fournir hors de France. Mais la qualité des pièces est très inégale. À Belle- ville, nous avons ainsi un équipement en fin de vie. Quand la pièce de rechange est arrivée, nous avons préféré ne pas l’installer : elle était dans un état pire que l’équipement qu’elle devait remplacer. On l’a remisée au fond d’un hangar et elle partira à la ferraille !"

Quittons la Loire pour le Rhône, le cœur de l’industrie nucléaire tricolore, et arrêtons-nous à Tricastin. Cette centrale se situe à 10 kilomètres de Pierrelatte, 30 kilomètres de Montélimar, et 50 kilomètres d’Avignon. En septembre 2008, lors d’une opération de remplacement du combustible, deux assemblages de combustible sont restés accrochés au pont suspendu, en partie désengagés du cœur, pendant… sept semaines ! Les câbles auraient pu céder et entraîner la rupture des combustibles usagés, qui auraient alors relâché des produits de fission très dangereux dans l’atmosphère de l’enceinte, et potentiellement en dehors. Un incident similaire s’est reproduit dans la même centrale, un an plus tard, mais le temps de réaction des équipes d’EDF a cette fois été plus rapide.

Mais ces incidents à répétition ont amené des salariés de sous-traitants travaillant dans cette centrale, les premiers à être exposés à ces risques, à créer une association, Ma Zone Contrôlée, et un site en ligne pour informer sur leurs conditions de travail et exposer leurs revendications. Au fait, l’une des cuves nucléaires de Tricastin fait partie de celles qui connaissent un niveau de vieillissement accéléré et est placée, à ce titre, sous surveillance étroite de l’ASN.

Un exemple plus récent ? Tout le monde se souvient de l’interruption quasi simultanée et tout à fait inattendue des deux réacteurs de Fessenheim en avril 2014. Vu son grand âge, les inquiétudes des écologistes quant à son état réel et la promesse du gouvernement de fermer cette centrale, ce double incident a fait les gros titres de la presse. Mais l’explication officielle de ces arrêts non programmés se fait toujours attendre. C’est Le Canard enchaîné, dans son édition du 25 juin 2014, qui a raconté pour quelle raison le réacteur 1 avait subi un arrêt d’urgence.

"Un bête amas de boue, de rouille et de limaille qui s’est accumulé" et a bouché le trop-plein d’un réservoir utilisé pour refroidir le réacteur. Quand les opérateurs ont rempli le réservoir, l’eau en trop n’a pu s’évacuer normalement et a donc débordé, pour retomber sur des armoires électriques provoquant un court-circuit et l’arrêt d’urgence. Quand on vous dit que la maintenance est bien faite et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter…

EDF a aussi pris, quelques fois, des décisions pour le moins surprenantes. Ainsi, il n’y a aucune équipe de pompiers professionnels sur les sites. La fonction est assurée par des salariés désignés "volontaires" et formés sommairement. "Je suis le pompier volontaire responsable en cas d’incendie", raconte ainsi un technicien qui avoue son appréhension face au feu. En cas d’accident, c’est donc une équipe de pompiers professionnels extérieure au site qui doit venir au secours des maigres forces d’EDF. Outre le temps ainsi perdu, se pose un autre problème : bien souvent, les pompiers extérieurs ne connaissent pas, ou très mal, le site dans lequel ils doivent intervenir, notamment les zones contrôlées (irradiées), où ils ne peuvent se rendre que revêtus des tenues de protection idoines. Pour les guider, ce sont généralement des gardiens du site (bien souvent des anciens salariés de la sous-traitance qui ont ainsi été reclassés) qui doivent intervenir. Une garantie de sûreté ?

Est-il nécessaire de poursuivre et de donner d’autres exemples ? Parler des erreurs de vis qui empêchent des soupapes de sécurité de fonctionner, des problèmes multiples sur les soudures, des matériels de sécurité qui ne sont pas installés lors de travaux dangereux, des couvercles de cuves qu’il a fallu changer en urgence… En discutant avec les salariés, une évidence apparaît : la gestion quotidienne des centrales a souvent été réalisée sans grand souci particulier pour la sûreté. Au démarrage des réacteurs, dans les années quatre-vingt jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, ce fut même un peu le "Far West". Ce qui pouvait s’expliquer : les équipes apprenaient leur métier en même temps qu’elles le pratiquaient au quotidien. Mais avec le temps, si les équipes en place, embauchées dans les années soixante- dix et quatre-vingt, ont gagné en expérience et en compétences, les conditions de travail se sont significativement détériorées. Les pressions exercées par l’encadrement pour baisser les coûts à tout prix en sont l’une des principales causes.

Si les réacteurs conçus pour durer au plus quarante ans ont tenu jusqu’à présent, rien n’assure, contrairement aux affirmations de la direction d’EDF, qu’ils tiendront le choc d’un prolongement jusqu’à soixante ans en raison de l’impasse faite sur la maintenance pendant une dizaine d’années, des problèmes de conception et de construction, et, surtout, de la désorganisation du travail induite par le recours massif à la sous-traitance. C’est cette question sociale, volontairement minorée par EDF, qui peut tout faire sauter et provoquer un accident grave.

27. EDF a recensé, en 2013, soixante-neuf incidents classés au niveau 1 sur ses réacteurs.

28. Emmanuel Laju, "André-Claude Lacoste, l’incorruptible du nucléaire", La Croix, le 12 octobre 2012.

29. Entretien avec l’auteur le 7 avril 2014.

30. Le prénom a été changé pour éviter à ce salarié d’EDF tout problème avec sa direction.

EDF, la bombe à retardement

Quand EDF a eu les yeux plus gros que le ventre et que les consommateurs paient la facture

Criblé de dette après d'importants investissements dans les années soixante-dix et quatre-vingts, EDF doit désormais rentabiliser l'énergie nucléaire, au grand dam de notre portefeuille. Deuxième partie de "EDF, la bombe à retardement".

En lançant le grand plan d’équipement électronucléaire au début des années soixante-dix, puis en y ajoutant une tranche supplémentaire au début des années quatre-vingt, les pouvoirs publics ont vu grand. Très grand. Trop grand même. Tous les experts le disent : les 63 GW de production nucléaire installée en France dépassent largement les capacités normales de consommation. Évidemment quand les pouvoirs publics s’en sont rendu compte, il était trop retard pour faire machine arrière, les centrales nucléaires étant déjà construites ou en cours de construction.

Alors la France a essayé de trouver une solution pour permettre que le fonctionnement du parc installé soit suffisant pour être rentable il fallait bien aider EDF à encaisser les revenus nécessaires au remboursement de la dette constituée pour construire les cinquante-huit réacteurs. La solution s’est appelée le chauffage électrique : c’est la raison pour laquelle les immeubles d’habitation construits depuis les années quatre-vingt ont été massivement équipés en convecteurs.

Actuellement, au moins un tiers des foyers français est équipé en chauffage électrique, et ce chiffre continue de croître puisque ce moyen de chauffage, très peu efficace et très coûteux, équipe les deux tiers des immeubles en construction. Le parc de chauffage électrique français représente aussi près de la moitié du parc européen. Mais personne n’a vu son effet pervers.

La consommation électrique est en effet découpée en trois tranches : la base, qui correspond au niveau sous lequel la consommation ne descend pas, la semi-base, qui fait référence à la consommation supplémentaire en fonction des heures de la journée, et la pointe, ces pics de consommation exceptionnelle enregistrés quand les températures dégringolent en hiver. Un mix énergétique bien pensé se traduit par la mise en place d’outils de production diversifiés pour répondre aux évolutions de la demande.

Pour pouvoir faire face à la semi-base et à la pointe, il faut effectivement disposer d’outils souples (qui démarrent et s’arrêtent quasi instantanément), mais auxquels on doit garantir un temps d’utilisation dans l’année suffisamment long pour qu’ils soient rentables. C’est la raison pour laquelle, dans la plupart des pays qui ont développé un appareil de production électronucléaire, celui-ci est cantonné pour répondre essentiellement à la consommation de base, d’autres types de centrales (à charbon ou au gaz) venant compléter le dispositif pour répondre aux évolutions de la consommation. Mais pas la France.

Afin d’écouler la surcapacité nucléaire, l’équipement en chauffage électrique a donc été imposé. Ce qui a entraîné une très forte sensibilité du pays aux températures. Comme l’a expliqué Pierre Bonnard, le vice-président du directoire RTE (Réseau de transport d’électricité, la filiale d’EDF qui gère le réseau à très haute tension), devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale (le 16 janvier 2014), quand les températures baissent d’un degré en hiver, la consommation électrique en Europe augmente de 4 000 MW, dont 2 300 MW rien qu’en France ! Et sur l’ensemble de la pointe de consommation en Europe, qui dépasse les 300 000 MW, la part attribuable à la France atteint 100 000 MW. Forcément, pour faire face à un tel bond de la consommation électrique dans l’Hexagone, il faut que les centrales nucléaires tournent à plein régime durant les mois d’hiver.

Cette évidence saute aux yeux quand on regarde les statistiques de la puissance électrique installée en France et de la production. En 2003 (source EDF), la première année de production avec le parc nucléaire au complet (les deux derniers réacteurs ont été mis en au complet (les deux derniers réacteurs ont été mis en service en 2002), la puissance installée d’EDF (c’est-à- dire l’ensemble des capacités de production) s’élève à 101,227 GW : le nucléaire atteint 63,130 GW (soit 62,36 %), l’hydraulique 20,597 GW (20,34 %) et le thermique à flamme (charbon, fioul et gaz) 17,5 GW (17,28 %).

Cette même année, la production d’électricité d’origine nucléaire représente 85,6 % de la production d’électricité totale d’EDF (490,9 TWh), l’hydraulique 9,3 % et le thermique à flamme 5 %.

Dix ans plus tard, le tableau des capacités électriques en France a connu quelques évolutions significatives. Si l’ensemble de la puissance installée est passé à 128,061 GW (source RTE), le nucléaire (stable à 63,130 GW) représente encore 49,29 % de la puissance, le thermique à flamme a été développé (19,97 %) et a rattrapé l’hydraulique (19,83 %), enfin les énergies renouvelables (éolien et solaire essentiellement), dont la puissance installée atteint 13,951 GW, représentent 10,89 % de la puissance installée totale. Côté production (550,9 TWh), le déséquilibre en faveur du nucléaire est toujours aussi visible : la part du nucléaire atteint 73,3 %, l’hydraulique 13,8 %, le thermique à flamme 8,1 %54, les autres énergies renouvelables 4,86 %.

Chez EDF même, les choses n’ont guère bougé. En termes de puissance, le nucléaire représente toujours 65 % de ses capacités installées, l’hydraulique 20 % et le thermique à flamme 15 %. En termes de production, le nucléaire demeure archi-dominant à 87,4 %, suivi par l’hydraulique 9,2 %, puis par le thermique (3,4 %).

Nous avons mis tous nos œufs ou presque dans le même panier. Et nous nous sommes imposé une règle d’airain : faire tourner le plus longtemps possible les réacteurs nucléaires. La marge laissée aux moyens conventionnels de production est insuffisante pour leur assurer une rentabilité décente, l’exploitation des réacteurs ne pouvant s’arrêter sur un simple claquement de doigts. Évidemment, cette surexploitation du parc nucléaire a un impact tout aussi direct sur son vieillissement accéléré et sur la maintenance qui ne peut réellement intervenir que quand les réacteurs sont à l’arrêt pour changer le combustible (souvenez-vous des cuves des réacteurs de 900 MW qui sont des passoires à neutrons). Les travaux s’accumulent donc dans ces courtes périodes d’arrêt de tranche, le vieillissement accéléré des installations accroissant aussi la charge de travaux à réaliser.

Et il est impossible de faire machine arrière. D’abord, personne ne peut imaginer changer le mode de chauffage des immeubles équipés en convecteurs : le coût des travaux serait trop élevé pour que cela soit envisageable. Et qui paierait ? D’autre part, il faut laisser EDF optimiser la production de ses réacteurs nucléaires pour dégager les ressources financières à sa survie.

Raison pour laquelle, malgré ses grandes campagnes d’information sur le sujet, l’électricien n’apprécie guère les plans d’économies d’énergie : si les Français consomment moins d’électricité, qui paiera pour rembourser les dettes et financer les investissements ? « À Bruxelles, chaque fois que la Commission propose des mesures pour réduire la consommation d’énergie, EDF déploie son lobbying pour s’y opposer », raconte ainsi le député européen écologiste Yannick Jadot. EDF dispose de relais puissants au sein du Parlement européen, que ce soit parmi les élus français ou parmi ceux d’autres pays membres de l’Union qui misent sur le développement du nucléaire.

D’ailleurs les politiques d’économies d’énergie ciblant les foyers, mises en place en France, n’ont, pour le moment, donné aucun résultat significatif. Comme l’ont constaté, en juillet 2014, le député Jean-Yves Le Déaut et le sénateur Marcel Deneux, auteurs, pour le compte de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, d’un rapport sur les économies d’énergie dans le bâtiment et titré : « Le besoin d’une thérapie de choc ».

Selon Andreas Rüdinger, un chercheur allemand de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) qui était auditionné par la commission d’enquête parlementaire fin janvier 2014, une étude comparative entre les systèmes énergétiques français et allemand, publiée en 2011 par son institut, montrait que la consommation électrique des foyers allemands s’était stabilisée entre 1998 et 2010, alors que celle des ménages français (hors chauffage et chauffe-eau) s’inscrivait toujours en hausse. Les foyers allemands consommeraient aujourd’hui 30 % d’électricité en moins que les foyers français, alors que ces deux consommations étaient équivalentes en 1998. Certes, les tarifs d’électricité élevés en Allemagne peuvent expliquer les efforts faits en matière d’économie d’énergie, mais cela montre aussi qu’en France, aucune politique ambitieuse n’a été mise en place.

C’est dans ce contexte que doit être analysé le projet de transition énergétique présenté par Ségolène Royal, la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, fin juillet 2014. Sur le papier, les objectifs affichés peuvent paraître très ambitieux : réduire de 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 (et les diviser par quatre d’ici à 2050), réduire de moitié la consommation d’énergie d’ici à 2050, réduire la consommation d’énergies fossiles de 30 % d’ici à 2030, passer la part des énergies renouvelables à 23 % d’ici à 2020 et à 32 % en 2030, ramener la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % en 2025. La ministre a notamment annoncé un plan de 10 milliards d’euros, sur trois ans, pour rénover les bâtiments.

Première surprise, s’il y a bien un objectif en matière de réduction de la consommation d’énergie, rien n’est apparemment chiffré spécifiquement pour l’électricité. Cet oubli est significatif : pas question de contraindre l’électricien national. Deuxième point, l’objectif annoncé pour les énergies renouvelables est très prudent : la part actuelle cumulée de l’hydraulique et des autres énergies renouvelables dans la production électrique atteint déjà près de 19 % (et près de 30 % de la puissance installée).

Malgré les à-coups incessants de la politique gouvernementale en matière de développement des énergies renouvelables, l’objectif fixé par la ministre paraît donc facilement atteignable.

En revanche, on voit moins comment la ministre va s’y prendre pour ramener la part du nucléaire à 50 % dans la production électrique en 2025 : cela signifierait que 50 % de la production électrique soit fournie pour moitié par les renouvelables et pour l’autre moitié par les énergies carbonées, compte tenu des objectifs fixés pour le développement des renouvelables. Le thermique à flamme verrait ainsi sa part dans la production d’électricité être triplé en 2025, entraînant donc une hausse significative des émissions de CO2 et de gaz à effet de serre, contre lesquels ce plan est justement censé lutter !

Le plus probable est que le nucléaire continuera en 2025 à assurer une part bien plus élevée de la production d’électricité que l’objectif fixé à cette date de 50 %.

À moins que, d’ici 2025, la consommation d’électricité soit massivement réduite en France : mais cela n’en prend pas le chemin. Les aides publiques annoncées par la ministre constituent aussi une minuscule goutte d’eau face à l’ampleur du chantier à entreprendre pour rénover les logements et engager de réelles économies d’énergies. Selon les deux parlementaires qui ont rédigé le rapport sur le sujet pour l’OPECST, le montant du chantier de la rénovation des logements peut être évalué à quelque… 900 milliards d’euros ! Soit 60 milliards par an sur quinze ans, si on se fixe l’année 2030 pour terminer ce chantier. Au final, le plan gouvernemental ressemble, à s’y méprendre, à de l’affichage politique, les véritables mesures étant, une nouvelle fois, reportées à demain.

En fait, comme l’affirment tous les spécialistes, qu’ils soient gouvernementaux (comme ceux de l’Ademe), ou indépendants (l’association NégaWatt ou Greenpeace), une véritable politique de l’énergie doit nécessairement être fondée sur une ambitieuse politique de rénovation des logements, qui seule peut permettre de réduire la consommation d’énergie (électricité et énergies carbonées), et être accompagnée d’un plan de soutien massif aux énergies renouvelables. Ce que n’envisage pas l’actuel projet de loi de transition énergétique.

Depuis que la France a ratifié les accords de Kyoto (les premiers accords internationaux concernant la réduction des émissions des gaz à effet de serre conclus en 1995), le pays a fait le minimum. Depuis 1998, date de la définition des objectifs en la matière des pays membres de l’Union européenne, la France n’a ainsi réussi à construire que 14 GW en énergies renouvelables et la consommation d’électricité a continué de croître. Par comparaison, l’Allemagne a construit 60 GW en énergies renouvelables, soit l’équivalent du parc nucléaire tricolore alors que l’Allemagne est bien moins lotie en matière d’énergies renouvelables que la France, tout en réussissant à diminuer sa consommation d’électricité de 19 TWh entre 2010 et 2013.

Et puis, pour développer réellement les énergies renouvelables, il faudrait, peut-être, qu’EDF s’implique plus que ce qu’il n’a fait jusqu’à présent. Pourtant, l’électricien communique régulièrement sur le sujet, et quand ils sont interrogés, les dirigeants d’EDF affirment maintenant que les énergies renouvelables sont complémentaires du nucléaire et qu’il est tout à fait possible de développer les deux. Un changement de discours notable, puisque jusqu’à très récemment, les renouvelables étaient vues comme une menace, EDF estimant que, compte tenu de son parc hydraulique, il n’avait pas besoin de faire d’efforts supplémentaires.

Mais dans sa communication financière, le sujet ne constitue pas une priorité. D’ailleurs, quand il évoque sa production d’électricité en France, il ne parle jamais des énergies renouvelables. Il est vrai que l’électricien aurait, très certainement, du mal à préciser ce qu’il fait en la matière. Dans son rapport annuel, le sujet est ainsi relégué dans un sous-chapitre consacré à sa filiale EDF Énergies Nouvelles, qu’il contrôle à 99,1 %. Y figure notamment un beau tableau sur ses investissements dans ce secteur, détaillant la puissance installée dans les différents pays où EDF Énergies Nouvelles agit, dont la France. On y apprend ainsi que les projets auxquels participe la filiale d’EDF dans l’Hexagone représentent une puissance installée (hors hydraulique) d’un peu moins de 1 GW. Soit moins de 8 % de la puissance installée en énergies renouvelables (éolien et solaire) en France ! Et n’allez pas chercher à quel niveau de production effective cela correspond : le chiffre ne figure nulle part.

Remarquez, ce silence est compréhensible. Pour EDF, le sujet prioritaire n’est pas de développer ses capacités de production dans les énergies renouvelables, mais de faire tourner le plus longtemps possible ses réacteurs nucléaires. Tout le reste est anecdotique. D’ailleurs, le gouvernement l’a bien compris, puisqu’il a abandonné toute volonté de reprendre en main la politique énergétique du pays : la mesure qui aurait permis à l’État de fermer une centrale nucléaire a été enterrée et remplacée, dans le projet de loi de transition énergétique, par le plafonnement de la puissance installée en nucléaire à son niveau actuel. Autrement dit, quand l’EPR de Flamanville sera, enfin, opérationnel, EDF devra fermer deux réacteurs. Ce qui ne devrait pas trop lui poser de difficultés, vu les problèmes qu’il rencontre avec certaines des cuves. Pour le reste, EDF a les mains libres pour continuer à surexploiter ses centrales nucléaires. Tic tac, tic tac…

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