TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Pour écouler l'électricité atomique dont on ne sait plus que faire, il n'y a pas de meilleur moyen que de casser la concurrence...

Pour écouler l'électricité atomique dont on ne sait plus que faire, il n'y a pas de meilleur moyen que de casser la concurrence...

Pourquoi pas arrêter des centrales nucléaires !

Le ministère de l'environnement du développement durable et de l'énergie a lancé le 13 décembre 2013 une consultation sur l'évolution des mécanismes de soutien aux installations sous obligation d'achat[1]. La presse des professionnels de l'énergie et de l'environnement s'est félicitée de cette initiative[2]. Ainsi a-t-on pu lire des commentaires qui laissent pantois, « Le gouvernement veut éviter les effets d’aubaine qui ont pu être observés à la suite de la mise en place de certains tarifs d’achat, selon le site L'énergeek. Ces tarifs d’achat pourraient donc être revus à la baisse, alors que le système des appels d’offres pourrait être de plus en plus utilisé pour donner la primauté aux fournisseurs d’énergie les plus compétitifs[3]. » Et oui, manifestement le fait que les technologies les plus compétitives soient « trop » favorisées sur le marché de l'énergie poserait un problème. On croit rêver !

Il faut dire que le coup vient de loin. Un rapport de la cour des comptes publié en juillet 2013 a jeté un pavé dans la marre de la transition énergétique. « La Cour des comptes estime que la politique de soutien aux énergies renouvelables a coûté cher, pour des résultats plus que modestes. Elle recommande une réorientation de l'aide publique, afin de gagner en efficacité et en rentabilité[4]. » Au prétexte de traduire en propositions concrètes les conclusions du Débat national sur la transition énergétique[5], la juridiction suggère de réduire le soutien à la production pour concentrer les aides sur la recherche et développement[6].

La manœuvre peut paraître utile[7]. Il n'en est rien. Ce qui est proposé n'est rien de moins qu'un torpillage en bonne et due forme de la stratégie qui a permis à l'Allemagne de mettre en œuvre une transition énergétique depuis le début du siècle[8]. Les réactions ne se font pas attendre. Le réseau Action climat le 16 décembre 2013 regrette ce refus caractérisé du gouvernement d'intégrer l'exemple allemand[9]. Même la prudente Fédération de l'énergie éolienne (FEE), rappelle son soutien au principe du tarif d'achat[10] s'appuyant sur une étude plutôt sérieuse[11].

Comment se fait-il que, malgré l'action résolue des écologistes et des professionnels des énergies renouvelables, le gouvernement veut refondre le mécanisme de soutien à la transition énergétique avant même que la loi soit votée ? Ne serait ce pas une ultime tentative pour garantir les privilèges du nucléaire ?

Les grands énergéticiens ne ménagent pas leurs efforts pour casser la transition énergétique,

Et oui la mutation du modèle énergétique français coûte chère... En tout tel est le point de vue du MEDEF. Le 18 juillet 2013, Michel Guilbaud annonce à l'AFP qu' « à ce stade, sauf changement majeur, le Medef n’envisage pas d’endosser en tant que tel ce document qui est un document de synthèse et qui comporte de nombreux points qui ne font pas l’objet d’un consensus. » Puis il a ajouté que « Dans cette perspective, il considère que cela n’aurait pas de sens d’endosser ce document[12]. »

En fait les sujets de discorde ne manquent pas entre les écologistes et les intérêts économiques dominants. Le premier porte sur la division par deux de la consommation d'énergie à l'horizon 2050, nécessaire pour tenir les engagements de la France en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre. « Cette trajectoire n'est pas nécessaire pour réaliser la transition énergétique, et n'est pas compatible avec la perspective d'un retour à la croissance forte », souligne le document patronal[13]. Autre sujet de discorde, le nucléaire : « Il est incohérent de recommander la fermeture de centrales sûres et rentables. Il est essentiel d'interdire toute fermeture d'actif pour des raisons politiques. » Une fin de non-recevoir à la volonté de François Hollande de fermer la centrale de Fessenheim avant la fin de son quinquennat et de réduire de 75 % à 50 % d'ici à 2025 la part de la production de l'électricité issue de l'atome. Enfin, dans la lignée du plaidoyer pour le maintien du nucléaire en l'état, les objectifs proposés en matière d'énergies renouvelables (plus de 27 % en 2020 et entre 30 et 40 % en 2030) sont estimés irréalistes[14].

Tous les arguments sont bons pour bloquer la timide volonté de réforme d'un gouvernement qui peine à décliner le changement promis. Le 22 octobre, l'Union française de l'électricité organise un colloque sur le défis énergétique pour démonter un à un les arguments des partisans de la transition[15]. Le dossier de presse distribué à cette occasion est édifiant[16]. Tout est dit dans un graphique aussi caricatural que faux :

page 3 de ce document : http://www.ufe-electricite.fr/IMG/pdf/colloque_ufe_dossier_presse_22_octobre_2013.pdf

Tout est bon pour justifier l'avantage absolu que conférerait au site France le nucléaire. Le modèle énergétique français comparé à celui de l'Allemagne est présenté comme moins cher, moins émetteur de carbone et plus fiable. Mais là n'est pas l'essentiel pour ce lobby. « La demande d’électricité va croître pour mettre en œuvre une politique de transferts d’usages. » Prétextant de l'évolution des usages et du progrès technique, l'UFE se permet même d’annoncer un doublement de la consommation d'énergie d'ici 2050...

En tout cas une chose est certaine. L'UFE ne change pas de discours. On retrouve en 2013 les propositions développées par les « scénarios électriques à 2030[17] » en 2011. Le même parti pris demeure et les mêmes erreurs d'appréciations sont commises[18]. Et pourtant l'UFE semble toujours attirer l'attention d'un gouvernement peu pressé de mettre en œuvre la transition.

Le discours prononcé par Philippe Martin à l'occasion de ce colloque du 22 octobre 2013 a en effet de quoi surprendre :

« Parmi l’ensemble des énergies renouvelables, les énergies renouvelables électriques en général représentent une formidable opportunité, rendue possible par la modification profonde du système électrique. Dans le passé, la production devait s’adapter à une consommation électrique qui s’imposait. Aujourd’hui, les systèmes innovants permettront qu’une part croissante de la consommation s’adapte à une production qui s’impose. Les technologies et les acteurs existent, encore faut-il une organisation du marché et des systèmes de soutien adaptés pour que chaque acteur y trouve son compte afin de garantir que des investissements utiles soient réalisés.[19] »

Et plus loin :

« Concernant les outils de soutien des énergies renouvelables, j'ai décidé de lancer, dans les prochaines semaines, en amont de la loi de transition énergétique, une consultation large de l'ensemble des acteurs impliqués dans le développement des énergies renouvelables. En évitant les analyses trop rapides et les conclusions hâtives, ce travail devra éclairer les enjeux de la transition vers un nouveau système ; le diagnostic sur le fonctionnement du marché de l'électricité et l'enjeu de l'intégration des énergies renouvelables au marché ; les enjeux, opportunités et impacts qu'induirait une évolution du système actuel de soutien aux énergies renouvelables vers un dispositif plus intégré au marché. »

L'objectif est avancé. Il ne s'agit pas tant de mettre en œuvre une politique industrielle mais de laisser au marché la mission d'assurer la transition. A croire que les conclusions de la consultation en cours ont été déjà écrites, le ministre s'empressant de les annoncer aux grandes entreprises avant même que le public soit amené à s'exprimer.

La lecture du document de la DGEC qui introduit la consultation confirme cette désagréable impression. Plutôt que de soumettre aux contributeurs des éléments quantitatifs et des analyses dûment étayées de la situation, le ministère a préféré livrer un texte qui tient plus de la fiction que du travail scientifique[20].

« Cette absence d’exposition à l’équilibre offre–demande se traduit par des anomalies sur le marché de l’électricité et l’apparition de prix négatifs. Rémunérés indépendamment du prix de marché, les producteurs sous obligation d’achat sont en effet incités à injecter l’énergie produite même lorsque le prix devient négatif, ce qui fait peser un risque de distorsion du marché.

Lorsque l’électricité renouvelable reste en faible proportion du mix électrique, comme c’est le cas aujourd’hui en France, ces phénomènes impactent peu le marché. Toutefois, avec la croissance très rapide des parcs éoliens et photovoltaïques des pays d’Europe de l’Ouest, l’impact sur le marché européen devient rapidement significatif. »

L'Etat tout comme l'UFE semble gêné par l'existence d'instruments de régulation qui permettent d'orienter l'offre. On se situe donc là à rebours des positions du gouvernement concernant les autres secteurs de l'économie. Comme nous le dénoncions dans notre contribution au Débat national sur la transition énergétique, la puissance publique préfère s'en remettre au marché pour mettre en œuvre la transition énergétique plutôt que d'avoir à assumer des choix politiques[21].

La troisième partie du document intitulée « Les options possibles d’évolution des soutiens aux EnR » définit donc quatre pistes pour « améliorer l’intégration au système électrique des énergies renouvelables et ne pas perturber le fonctionnement du marché. » Si la formulation pose problème, ce que propose le ministère est pire encore. Par exemple, il est question de réserver le tarif d'achat aux seuls projets ayant fait l'objet d'un appel d'offre. Et l'on peut voir que l'Etat envisage la possibilité « d’imposer la déconnexion des moyens de production EnR en cas de prix de marché trop faible ou négatif. » peu importe l'utilité sociale de l'énergie produite, peu importe qui a mis en œuvre le projet... l'important est de sauver le marché !

D'où leur insistance pour changer les règles du jeu !

Non pas tant de sauver « Le Marché » mais de sauver « un marché » de manière à écouler l'électricité atomique dont on ne sait plus que faire. Pour cela il n'y a pas de meilleur moyen que de casser la concurrence. Voilà une bien belle leçon adressée à ceux qui croyaient que « Le Marché » aurait la peau du nucléaire. On le voit clairement aujourd'hui : si le marché ne convient pas à l'atome, d'aucuns veulent transformer le marché sans hésiter à changer les règles du jeu... Agir autrement reviendrait pour eux à reconnaître que la production nucléaire d'énergie est une absurdité économique.

On comprend mieux dès lors pourquoi le ministère envisage de mettre en place des « certificats verts associés à des quotas ». la manœuvre est habile puisqu'elle permet de distinguer la rémunération des vertus écologiques du prix du Kwh proprement dit. « Dans cette configuration, l’électricité renouvelable produite est vendue sur le marché d’électricité, et l’origine renouvelable est valorisée sur un marché annexe de certificats adossé à une obligation d’incorporation. Les certificats verts sont donc des instruments de marché basés sur une incitation à produire au moindre coût. » Il s'agit bien de configurer un marché de façon à valoriser ce qui est quantifiable sur une base commune et d'exclure tout chiffrage des caractéristiques propres de chaque mode de production. Le refus d'intégrer le coût du carbone ou celui du risque nucléaire s'explique mieux. Il ne faudrait tout de même pas que l'écologie crée des distorsions de concurrence aux dépends du nucléaire ou du charbon...

Mais pour ce faire faut il encore le justifier. On assiste donc depuis le début du débat national sur la transition énergétique à un débat sur le marché de l'électricité. Les nucléocrates se livrent à une véritable campagne de désinformation pour mettre en cause la situation actuelle. Ainsi le 17 février 2014 pouvait on lire sur le Cercle des Echos des critiques mettant évidemment en cause le modèle allemand. « Le déversement sur le réseau de quantités importantes d’une énergie EnR aux coûts marginaux de production quasi nuls, indépendamment des besoins en temps réel, fait apparaître artificiellement un surdimensionnement du parc de production (qui a la capacité de faire face sans les EnR) et conduit mécaniquement à une importante baisse des prix de gros et donc de la rémunération des investissements classiques. » Et l'auteur précise plus loin sa pensée. « L’investissement lourd dans des équipements électriques stratégiques pour la fiabilité d’alimentation et la performance économique d’un pays ne peut se réaliser que dans un paysage technique et économique lisible et prévisible. Celui crée par la nouvelle donne EnR (équipements et règles d’utilisation) ne permet d’envoyer aucun signe clair aux investisseurs actuels et potentiels du "noyau dur", dont le dimensionnement et la capacité d’adaptation demeurent pourtant des grandeurs clés[22]. » La parole est si caricaturale qu'elle pourrait faire rire. Mais malheureusement, il semble que ce discours n'est pas isolé. Il fait écho aux innombrables déclarations anti-transitions de Proglio et consorts[23].

Heureusement des économistes jettent un tout autre regard sur la situation. Sollicités par les Echos en Juin 2013, Jacques Percebois explique que les prix négatifs sur le marché de l'énergie sont la résultante des caractéristiques de cette « marchandise ». En effet, la quantité injectée sur le réseau doit donc en permanence être égale à la quantité soutirée ce qui signifie que la demande ne peut pas être supérieure ni inférieure à l’offre. « Ce sont les célèbres lois physiques de Kirschhof. Si la demande risque de dépasser l’offre et que le parc de production est saturé il faut soit procéder à des délestages soit convaincre (en les payant parfois très cher) certains consommateurs de s’effacer. Si l’offre est supérieure à la demande il faut soit arrêter certaines centrales soit payer certains opérateurs pour qu’ils récupèrent ce produit devenu encombrant[24]. » Le propos a le mérite d'être honnête. Mais il faut avouer que Jacques Percebois est un partisan de cette taxe carbone que le gouvernement dans son infinie sagesse à préférer reporter...

Des experts autorisés soucieux de servir les intérêts des grands énergéticiens préfèrent mettre en cause les énergies renouvelables qui ruinent le business des heures de pointes[25]. « Pour Sia Partners, ce phénomène "met à mal le difficile équilibre des marchés européens de l'électricité", et notamment la rentabilité des centrales à gaz, comme l'illustre la multiplication des fermetures ou mises sous cocon d'installations en Europe (dont trois centrales à gaz françaises de GDF Suez)[26]. » Finalement dans les milieux autorisés, chacun convient que le gros problème sur le marché de l'énergie est le développement subventionné des énergies renouvelables. On entend ainsi la même ritournelle revenir sans cesse. « L'électricité solaire ou éolienne bénéficie en effet d'une "priorité d'injection", c'est-à-dire qu'elle est écoulée en priorité sur les réseaux électriques, devant les autres moyens de production (barrages hydrauliques, centrales nucléaires, centrales thermiques à fioul, gaz ou charbon). Les distributeurs sont donc obligés de l'acheter. Elle est de plus subventionnée, et produite à coûts fixes, ce qui incite les exploitants à produire... même quand il n'y a pas de demande. Du coup, les prix de gros de l'électricité en Europe sont tirés à la baisse durant les pics de production éolienne ou solaire, jusqu'à, ponctuellement, devenir négatifs[27]. » Mais si la rentabilité des centrales à gaz est aujourd'hui mise à mal[28], c'est le nucléaire qui en dernier recours est fragilisé par la dynamique du marché de l'énergie[29]. Toujours est il que rien ne va plus pour les grands groupes capitalistes.

En effet le problème est loin de se limiter aux seuls aspects techniques. L'évolution du marché de l'énergie en Europe liée au développement des énergies naturelles et renouvelables met en cause le modèle économique classique qui a permis aux grands énergéticiens de construire leur suprématie. Quant on regarde ce qui se passe en Allemagne[30], en Autriche ou au Danemark[31], il apparaît que ces grands groupes ne sont pas les seuls acteurs de la transition énergétique. Les énergies renouvelables sont mises en œuvre par des associations, des collectivités locales, des PME, c'est à dire une myriade d'acteurs locaux autonomes conscients des impacts environnementaux et sociaux des choix technologiques. Alors que le débat national sur la transition énergétique n'a envisagé que des mécanismes généraux de financement de la transition[32], ailleurs en Europe des expériences concrètes donnent à voir qu'il existe mille et un autres chemins pour sortir de la fatalité du nucléaire et du charbon[33]. Certains l'envisagent aujourd'hui en France au delà des rangs du mouvement écologiste[34]. Mais les exemples sont encore peu nombreux. La commune de Montdidier fait figure de contre-exemple absolu dans un pays où EDF règne sans partage[35].

Somme toute deux conceptions du marché se font face aujourd'hui : d'une part, celle des acteurs locaux qui veulent pouvoir vendre des excédents et le cas échéant faire appel à ceux des autres ; et d'autre part, celle des grands groupes qui sont soucieux de vendre des Kwh en toute circonstance. Le marché tel qu'il fonctionne aujourd'hui permet peu ou prou de satisfaire les besoins des acteurs locaux. En revanche il ne garantit plus les profits dont se sont gavés les énergéticiens depuis un demi siècle. Est-ce la peine dès lors de réformer un marché qui a été plutôt favorable au développement des EnR ? La réponse est clairement non. Puisque la « transition énergétique viendra des citoyens[36] », il y a aujourd'hui d'autres urgences que changer les règles du jeu... notamment faire en sorte que les prix reflètent enfin les coûts réels du charbon et de l'atome.

Or l'urgence est ailleurs !

De nombreuses pistes ont été suggérées au gouvernement tout au long du Débat national sur la transition énergétique. Il ne s'agit pas tant de se focaliser sur la seule production mais d'envisager une évolution du modèle énergétique pour créer au niveau régional et local, les conditions d’une optimisation efficace, intégrant la production, l’efficacité et le réagencement des usages, l’évolution corrélative des réseaux, puis les transports et la mobilité. L'heure est aux stratégies systémiques qui articulent à la fois productions, distributions et consommation de manière à concevoir des solutions intégrées garantissant à tous le meilleur service énergétique[37].

Ce n'est pas là une lubie d'écologiste. Cyril Roger-Lacan a eu le mérite en mars 2013 de poser des questions bien plus pertinentes que celles proposées par le ministère de l'énergie à l'occasion de cette consultation sur les mécanismes de soutien aux EnR :

« Comment combiner la prédominance d’acteurs nationaux intégrés verticalement avec une optimisation énergétique progressive au niveau local, pilotées par les collectivités ?

En l’absence d’entreprises publiques locales fortes susceptibles de fédérer spontanément ces démarches (à l’exception de certaines ELD), comment renforcer les compétences opérationnelles des collectivités?[38] »

Tels sont les défis spécifiques qui se posent aujourd'hui en France. Plutôt que d'essayer de répondre aux difficultés que rencontre aujourd'hui la transition en Allemagne[39], il conviendrait d'imaginer une démarche adaptée aux enjeux spécifiques qui existent de ce côté ci du Rhin.

La proposition du ministère de l'énergie apparaît en conséquence comme anachronique et hors-sujet. Anachronique parce que le gouvernement tente de restaurer des mécanismes de régulation au profit des acteurs et des technologies du passé. Hors-sujet parce la nécessité impose de concevoir une décentralisation des systèmes énergétiques de façon à répondre au mieux aux besoins en utilisant les ressources locales des territoires. Ce chemin peut paraître ardu aux tenants du conservatisme nucléo-pétrolier. Il n'en est rien. Le récent scénario Virage Energie-Climat pour les Pays de la Loire, territoire pourtant très dépendant aujourd'hui des énergies de stock, prouve que cela est possible et même nécessaire pour atteindre le facteur 4[40].

Tel est l'enjeu majeur que le gouvernement devrait prendre en compte. Au lieu de vouloir conserver envers et contre tout un système stato-national hérité de la Libération, il conviendrait d'envisager une stratégie d'adaptation du système énergétique français à la mesure des défis notamment climatiques[41] en prenant en compte l'existence d'un marché européen intégré[42]. Il n'existe plus de marché français de l'électricité. Et heureusement oserai-je dire. La France est en effet très dépendante de ses voisins du fait des modes de consommation absurdes qui prévalent encore dans l'hexagone[43]. « Les capacités d'importation, qui représentent 8 à 10% de la consommation maximale, facilitent le passage de ces pointes de consommation, en ayant recours aux surplus d'électricité des pays frontaliers, dont la consommation est moins thermosensible », analyse la CRE, ajoutant : « Les importations d'électricité se sont même révélées indispensables pour garantir la sécurité d'approvisionnement des consommateurs français et éviter les délestages et les « blackouts » lors de [cette] vague de froid[44] ». L'urgence est là. L'important est de réduire les consommations et d'imaginer des outils de financements qui favorisent efficacité et sobriété énergétiques et non pas d'imaginer de nouveaux mécanismes de soutien malthusiens.

Le marché européen quoi qu'en pensent les partisans du statu quo énergétique fonctionne plutôt bien. Non seulement il assure un débouché au colossal effort d'investissement dans le domaine des énergies renouvelables réalisé outre-Rhin mais il permet « aux fournisseurs d'électricité de s'approvisionner au moindre coût en utilisant les sources de production les moins chères, au bénéfice du consommateur final ». Ainsi, le couplage des marchés entre la France, le Benelux et l'Allemagne en 2010 aurait permis d'économiser environ 50 M€/an en termes de coûts d'approvisionnement. La CRE estime qu'en 2012, si l'ensemble des marchés riverains de la France étaient couplés, ces coûts auraient été réduits de 110 M€. L'intérêt économique rejoint ainsi les enjeux écologiques et devient un formidable facteur de transition.

Le problème est aujourd'hui que le gouvernement refuse de voir cette évidence. Alors que l'Allemagne, pionnière de la transition, repousse les propositions de la commissions européennes[45], la France persévère dans un refus de la transition à rebours des engagements de la loi POPE[46]. A croire que c'est Paris qui a tenu la plume de la commission[47]. Que ne ferait on à l'Elysée pour sauver les « airbus de l'énergie[48] » ? Surtout quand ceux-ci sont victimes du syndrome du Titanic...

En tout cas une chose est certaine, les motivations du gouvernement français sont tout sauf énergétiques et écologistes. Comme pour Cigéo, la défense d'intérêts industriels ignorant du Bien commun tient lieu de fil conducteur d'un redressement productif dont l'horizon reste les Trente Glorieuses. En cherchant à réformer les mécanismes de soutien aux énergies renouvelables, le Boulevard Saint-Germain rassure peut être monsieur Gattaz mais ne rend pas service à la Planète.

Nous ne pouvons que voir là une ultime tentative pour garantir l'irréversibilité du nucléaire dans l'hexagone. Alors que les annonces se multiplient pour rogner voire détourner les promesses de campagne du candidat Hollande, la correction des mécanismes de soutien vraisemblablement au profit des seuls projets ayant fait l'objet d'un appel d'offre public peut porter un coup fatal à la transition. L’exemple de la stratégie choisie par l'Etat pour mettre en œuvre les énergies marines amène à le croire. En lançant des appels d'offre, selon un cahier des charges qui fait encore débat, les grands groupes ont été outrageusement favorisés aux dépends des porteurs de projet initiaux et des entreprises étrangères. La passion si Française de tout vouloir contrôler, de tout vouloir administrer depuis Paris, a déjà porté un sérieux coup de frein à ce secteur en plein essor sur les rivages de la Mer du Nord.

Mais bon en Allemagne ou au Danemark, il n'est guère question de sauver des grands groupes qui ont privilégié le nucléaire depuis quarante ans. En en Allemagne ou au Danemark, il n'est pas question de garantir un semblant de rentabilité à un parc nucléaire surdimensionné qui plombe les finances du premier énergéticien et de ses principaux partenaires industriels. En Allemagne ou au Danemark, il n'est pas question de persévérer dans le nucléaire que chacun reconnaît comme trop cher, inadapté aux nouveaux modes de consommation mais surtout extrêmement dangereux et nocif.

Le gouvernement devrait suspendre cette consultation et attendre que le débat parlementaire sur la Loi de Transition énergétique ait lieu. Ce n'est qu'après avoir défini les objectifs à atteindre et la stratégie pour ce faire qu'il conviendra d'envisager si une modification des mécanismes de soutien est nécessaire. D'ici là le gouvernement pourrait montrer son attachement à la transition en précisant son orientation et, je l'espère, en donnant à voir des signaux clairs en faveur d'une mutation du système énergétique français. Cela doit passer par des décisions sur le nucléaire. Parce que s'il y a des installations dont il convient de revoir les mécanismes de soutien, ce sont les installations nucléaires de base et non pas les énergies renouvelables en particuliers celles portées par des initiatives partagées et solidaires.

[1] http://www.developpement-durable.gouv.fr/Philippe-Martin-lance-une.html

[2] http://www.actu-environnement.com/ae/news/consultation-soutien-renouvelables-integration-marche-electrique-20233.php4

[3] http://lenergeek.com/2013/12/17/debut-de-la-consultation-sur-levolution-des-mecanismes-de-soutien-au-renouvelable/

[4] http://www.actu-environnement.com/ae/news/cout-energies-renouvelables-cour-comptes-19170.php4

[5] http://www.transition-energetique.gouv.fr/sites/default/files/dnte_gt4_rapport_projet_02b.pdf, p 46.

[6] http://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/La-politique-de-developpement-des-energies-renouvelables

[7] http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/07/25/energies-renouvelables-la-cour-des-comptes-epingle-un-soutien-public-peu-rentable_3453282_3244.html

[8] http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20131217.OBS9837/allemagne-la-transition-energetique-c-est-confirme.html ; http://www.global-chance.org/IMG/pdf/GC33p16-26.pdf

[9] http://www.rac-f.org/Loi-sur-la-transition-energetique

[10] http://www.enerzine.com/1/16699+photovoltaique---fee-soutient-avec-force-le-systeme-du-tarif-dachat+.html

[11] http://www.ecoco2.com/blog/9215-fee-une-etude-confirme-les-tarifs-dachat-comme-meilleur-mecanisme-de-soutien-a-leolien

[12] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2013/07/18/97002-20130718FILWWW00277-energie-le-medef-refuse-d-endosser-le-texte.php

[13] http://www.reporterre.net/spip.php?article4557

[14]http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/07/19/divergences-de-vues-sur-les-moyens-d-assurer-la-transition-energetique_3449614_3244.html

[15] http://colloqueufe.ufe-electricite.fr/

[16] http://www.ufe-electricite.fr/IMG/pdf/colloque_ufe_dossier_presse_22_octobre_2013.pdf

[17] http://www.ufe-electricite.fr/IMG/pdf/brochure_synthese_ufe_fr_bd.pdf

[18] http://www.global-chance.org/IMG/pdf/BD-FinalAnalyseUFE-081211.pdf

[19] http://colloqueufe.ufe-electricite.fr/IMG/pdf/Philippe_MARTIN_2013_10_22_-_Colloque_de_l_UFE.pdf

[20] http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/consultation_ENR.pdf

[21] http://www.transition-energetique.gouv.fr/sites/default/files/cahiers/contribution_du_collectif_au_dnte.pdf

[22] http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/energies-environnement/energies-classiques/221191344/trois-raisons-paradoxe-alleman

[23] http://transitionenergetique.org/actualites/les-perles-de-laudition-dhenri-proglio-et-jean-christophe-le-duigou/ ;http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/energies-environnement/energies-classiques/221160297/pense-henri-proglio-transition

[24] http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/energies-environnement/energies-classiques/221175473/prix-negatifs-electricite-lois

[25]http://www.negawatt.org/telechargement/PointeElec//nW%20Pointe%20elec%20Presentation%20011209.pdf

[26] http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/20/les-grossistes-francais-confrontes-aux-prix-negatifs-de-l-electricite_3433318_3234.html

[27] http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/alerte-aux-prix-negatifs-de-l-electricite-en-france_1367361.html

[28] http://www.usinenouvelle.com/article/la-rentabilite-des-centrales-francaises-penalisee-par-les-prix-negatifs-de-l-electricite.N199698

[29] http://observ.nucleaire.free.fr/France-importe-elec-depuis-Allemagne.pdf

[30] http://www.reporterre.net/spip.php?article4717

[31] http://www.slate.fr/economie/80655/energie-danemark-reseau-chaleur

[32] http://www.actu-environnement.com/ae/news/DNTE-transition-energetique-financement-18591.php4

[33] http://www.energiesactu.fr/innovation/vers-une-transition-energetique-participative-0021953

[34] http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/11/05/les-territoires-leviers-de-la-transition-energetique_3508252_3244.html

[35] http://www.global-chance.org/IMG/pdf/GC32p116-121.pdf ;http://www.transition-energetique.gouv.fr/le-mag-du-debat/montdidier-parie-sur-les-energies-renouvelables

[36] http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/10/11/la-france-est-choyee-par-les-energies-renouvelables-mais-elles-sont-mal-exploitees_3494323_3244.html

[37]http://www.ted.com/talks/amory_lovins_a_50_year_plan_for_energy.html

[38] http://www.transition-energetique.gouv.fr/sites/default/files/69.pdf

[39] les difficultés allemandes sont aujourd’hui créées par uninvestissement trop rapide et trop peu sélectif dans certaines énergies renouvelables soutenues par des tarifs de rachat provoquant des déséquilibres sur le réseau de l’électricité.

[40] http://www.virageenergieclimatpdl.org/

[41] http://www.rac-f.org/Paquet-energie-climat-2030-La

[42] http://www.developpement-durable.gouv.fr/La-structure-et-le-fonctionnement.html

[43] http://www.rtl.fr/actualites/info/article/en-hiver-20-des-francais-consomment-la-moitie-de-l-electricite-residentielle-7769813490

[44] http://www.actu-environnement.com/ae/news/marche-unique-electricite-europe-interconnexions-importations-19189.php4

[45] http://www.bmwi.de/DE/Themen/energie,did=625734.html

[46] http://www.cgedd.developpement-durable.gouv.fr/2013-la-division-par-4-des-r453.html

[47]http://ec.europa.eu/energy/gas_electricity/internal_market_fr.htm

[48] http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/energie-environnement/actu/0203324001933-l-airbus-de-l-energie-attendra-651440.php

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Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
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