TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Fessenheim: quand EDF défie l'Etat

Fessenheim: quand EDF défie l'Etat

La centrale la plus ancienne du parc français obtient son visa, sous réserve, jusqu’en 2023. 2023 ? Etrange. François Hollande s’est pourtant engagé à fermer la centrale fin 2016, soit 7 ans avant cette date... Comment comprendre ?

Le ton se durcit entre l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et EDF. Le 29 avril 2013, l'ASN a rendu publique les conclusions de son troisième réexamen de sûreté décennal du réacteur 2 de la centrale de Fessenheim. Conclusion:

«Il est nécessaire d’encadrer les actions de l’exploitant par des prescriptions supplémentaires.»

L’Autorité autorise la poursuite de l’exploitation du réacteur 2 sous réserve du respect de ses prescriptions.

La centrale la plus ancienne du parc français, mise en service il y a 35 ans (1978) et dont la construction a commencé il y a 42 ans (1971), obtient donc son visa, sous réserve, pour 10 ans de plus. Jusqu’en 2023. 2023? Etrange. François Hollande s’est pourtant engagé à fermer la centrale fin 2016, soit 7 ans avant cette date... Comment comprendre?

L'ASN durcit ses prescriptions

En fait, l’ASN fait son travail. Son rôle est d’inspecter les centrales régulièrement et d’établir des prescriptions afin de garantir la sécurité de ces installations. La catastrophe de Fukushima, en mars 2011, a conduit l’Autorité à durcir les mesures qu’elle impose. L’arrêt programmé de la centrale est une décision politique qui n’intervient pas dans son analyse. Sauf si elle estimait que, quelles que soient les mesures prises, la sûreté des réacteurs de Fessenheim ne pourrait être garantie. Ce n’est pas le cas. Après des prescriptions pour le réacteur 1, elle publie celles qui permettront au réacteur 2 de continuer à fonctionner.

Pour EDF, l’équation est un peu plus compliquée. L’exploitant de la centrale se trouve en effet face à la nécessité d’investir des sommes importantes dans une installation qui devrait fermer dans moins de 4 ans. Il s’agit donc pour lui de déterminer si de telles dépenses seront rentabilisées avant cette échéance.

Augmenter l'épaisseur du radier

Quel sera le coût de la mise en œuvre des prescriptions de l’ASN? Les travaux les plus importants concernent le renforcement du radier des réacteurs 1 et 2. Il s’agit d’éviter les conséquences de ce qui s’est produit à Fukushima. Un défaut de refroidissement des réacteurs conduit à la fusion des cœurs de réacteurs. Il s’y produit un mélange de combustible et de métal appelé le corium qui peut percer la cuve du réacteur et le radier qui se trouve dessous.

Le radier constitue la fondation en béton sur laquelle repose la cuve du réacteur. A Feissenheim, elle mesure 1 mètre d’épaisseur (contre 3 mètres à Fukushima). En cas de percement par le corium, l’eau souterraine pourrait être contaminée ainsi que le Rhin. Située quelques mètres sous la centrale, la nappe phréatique d’Alsace, qui s’étend sur 2800 km2 constitue la plus grande réserve d’eau souterraine d’Europe. Par ailleurs, la centrale se trouve en contrebas de 9 mètres par rapport au Grand Canal d’Alsace, ce qui la rend vulnérable aux inondations.

Un coût entre 100 et 200 millions d'euros

L’ASN avait déjà imposé le renforcement du radier du réacteur 1 avant le 30 juin 2013. Elle applique la même contrainte au réacteur 2 dont les travaux doivent être terminés avant le 31 décembre 2013. L’Autorité ne précise pas, dans son rapport public, la nouvelle épaisseur du radier. Elle indique avoir accepté la solution proposée par EDF qui « consiste à agrandir et épaissir la zone d’étalement du corium en cas d’accident grave avec percement de la cuve ». Le chiffre de 1,5 mètre circule comme nouvelle épaisseur du radier. Pour quel coût ?

En 2011, le Figaro citait une source proche du dossier évaluant à 100 millions d’euros la facture des travaux concernant le réacteur 1. Aujourd’hui, EDF évalue entre 20 et 30 millions d’euros le coût du renforcement du radier du réacteur 2.

Pour le réacteur 1, les travaux ont commencé il y a deux semaines. Ils devront donc être terminés en deux mois et demi, ce qui paraît bien court. Il s’agit également d’installer un nouveau système de pompage de secours dans la nappe phréatique (10 millions d’euros). Le réacteur 2 devra être équipé du même système.

La facture totale devrait donc se situer entre 100 et 200 millions d’euros. Il sera difficile de la connaître précisément. Fin janvier 2013, le directeur de Fessenheim, Thierry Rosso, avait assuré qu’il réaliserait les travaux imposés par l’ASN dans les délais impartis, selon l’AFP. Il avait indiqué que le coût de ces améliorations devait être mis en regard des quelque 400 millions d’euros de résultat qui seraient générés chaque année par l’installation.

Que fait-on ?

Après les messages contradictoires émis par le gouvernement début 2013, que Le Monde a rapportés, l’arrêt de Fessenheim fin 2016 a été confirmé. La loi du 13 juin 2006 impose à l’exploitant d’informer, trois ans avant l’arrêt définitif d’une installation, les ministres en charge de la sûreté nucléaire et l’ASN. EDF n’a donc que jusqu’à la fin de l’année 2013 pour informer le gouvernement de l’arrêt de Fessenheim... Juste au moment de la fin des travaux sur le réacteur 2...

D’un côté, le gouvernement peut difficilement renier l’une des promesses phare du candidat Hollande. De l’autre, EDF fait tout et dépense beaucoup pour que Fessenheim soit dans un état de sûreté satisfaisant d’ici la fin de 2013. A l’évidence, l’exploitant cherchera par tous les moyens à éviter une fermeture qui signerait le début d’une sortie programmée du nucléaire en France.

Au-delà du risque lié, en particulier, à la zone sismique dans laquelle est construite la centrale, c’est bien la volonté d’engager une transition énergétique qui motivait la décision de fermeture de Fessenheim. Mais depuis l’élection de François Hollande, la situation économique s’est dégradée, la sortie de crise ne se profile guère à l’horizon et le chômage explose. Difficile, dans ces conditions de se priver d’une source de profit et de sacrifier des emplois.

Il reste néanmoins notable qu’une entreprise comme EDF, dont l’Etat contrôle plus de 80% du capital, peut tranquillement ignorer une décision présidentielle. On comprend les difficultés du gouvernement lorsqu’il négocie avec des sociétés privées comme PSA. Il est moins évident de constater qu’EDF peut dépenser des dizaines, voire des centaines de millions d’euros, dans une centrale dont, s’il appliquait la décision de François Hollande, il devrait annoncer la fermeture dans 7 mois…

Un renoncement désastreux pour la transition énergétique

Après les nombreuses déceptions qu’il provoque, le renoncement du gouvernement à la fermeture de Fessenheim aurait un effet assez désastreux sur bon nombre d’électeurs de gauche. Globalement, 42% des Français restent inquiets au sujet des centrales nucléaires installées en France, selon le dernier sondage Ifop publié début mars 2013. Ils étaient 56% deux semaines après le drame de Fukushima. Mais ce chiffre était retombé à 45% dès l’été 2011.

Il reste que l’arrêt de Fessenheim marquerait un tournant stratégique pour un pays engagé depuis 50 ans dans le nucléaire pour sa production d’électricité. Sans ce signal fort, le développement des énergies renouvelables, déjà très inférieur en France à celui de nombreux pays européens, serait plombé pour des années ou des décennies. Jusqu’à la prochaine catastrophe…

Fessenheim - Rafistolage du radier

Suite aux examens de sûreté post-Fukushima, l’Autorité de Sûreté nucléaire a exigé de renforcer le radier de Fessenheim, qui est particulièrement mince (1,2 m d’épaisseur, contre 4 m sur les autres centrales). Les premières propositions d’EDF de renforcer de 50 cm le radier n’ayant pas convenu à l’ASN, l’exploitant a proposé la mise en oeuvre d’un dispositif qui n’existe sur aucune centrale en fonctionnement : un récupérateur de corium, comparable à ce qui est prévu sur les futurs réacteurs EPR (bien que moins performant, puisqu’il n’arrêtera pas la traversée du corium mais la ralentira quelques heures de plus). Ces travaux modifient bel et bien l’intégrité de l’enceinte, puisque, notamment, ils nécessitent le percement du puits de cuve pour y creuser un canal de transfert. Cette technique nouvelle modifie notablement la conception initiale de l’enceinte ; une nouvelle enquête d’utilité publique aurait donc dû être demandée avant autorisation des travaux.

Retour à l'accueil

Partager cet article

À propos

Transition Energétique

Au nom de quoi léguer pour des milliers d'années à des centaines de générations des produits toxiques qui n'auront servi au bien être que de deux ou trois générations ?
Voir le profil de Transition Energétique sur le portail Overblog

Commenter cet article